Farid le Fou : « Je veux être euthanasié »

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Il est le détenu le plus détesté des gardiens, le plus violent de Belgique et le moins écouté. Nous avons décidé de lui donner la parole.

Son curriculum vitae fait peur. Hold-up, meurtre, tentative d’assassinat, séquestration… Les images qu’on garde de lui font peur. Un homme brun, énervé, exhibant deux femmes blondes à une fenêtre au dessus d’un café, une grenade dans la main. Ce qu’on en lit dans la presse a de quoi lasser : ces grèves à répétition dans les prisons où il passe achèvent de lui sculpter une statue d’antipathie. Pour couronner le tout, son surnom bétonne les certitudes, « Farid le Fou » a comme un parfum de califat, a comme des relents d’attentat suicide. A priori, la totale. Et puis lorsqu’il vous appelle, parce que vous lui avez écrit un courrier à la prison dans laquelle il vient d’être transféré, il se passe quelque chose. D’abord on est frappé par l’espèce de douceur qui émane de ses propos. Des propos très difficile à comprendre : il a tellement passé de temps en isolement que ses facultés d’élocution ont été altérées. Mais il ne faut pas craindre lui faire répéter ce que vous n’avez pas compris : le détenu « ingérable » se révèle décidemment très patient. Très vite vous comprenez également qu’être seul en cellule avec lui ne représente pas un risque. On prend donc contact avec le directeur de la prison de Marche pour obtenir la permission de voir Farid Bamouhammad. Permission refusée. La hiérarchie serait peut-être plus coopérative ? Certainement pas. Elle se cache derrière des « règles » dont on a du mal à saisir le sens pour finir par nous suggérer de contacter la Ministre de la Justice, Maggie De Block. Qui refuse. Alors on se contentera de courriers et du téléphone. Curieux tout de même, un pays où la Ministre de la Justice empêche un journaliste d’aller voir un détenu en prison. Que ne pourrions nous pas voir ?

M. Farid, quel âge avez-vous et combien de temps avez-vous passé en prison ?

J’ai 46 ans et j’ai passé 28 ans de ma vie en prison.

Actuellement pour quel méfait êtes-vous en incarcéré?

En ce moment je purge une peine pour la séquestration du « Café Albertine » pendant laquelle j’ai tiré sur des policiers, j’ai pris 10 ans pour ça, qui viennent s’ajouter aux autres condamnations… En tout, je crois que j’en ai encore pour 12 ans. Si je vais jusqu’à terme, j’aurais 58 ans à la sortie. Si je vais au bout, j’aurais passé 40 ans en prison… si je vais jusqu’au bout…

Vous avez réfléchi à ce que vous avez fait et à ces 40 ans de prison ?

Si j’ai réfléchi ? Evidemment ! J’ai eu vraiment tout le temps de le faire… Je ne vais pas vous mentir, je ressens une très grande injustice. C’est chevillé en moi depuis le début, depuis mon enfance. Mais c’est certain, je n’aurais pas dû faire certains actes. Je le dis avec d’autant plus de conviction que je ne suis pas quelqu’un de violent. La vie, ce n’est pas la violence, c’est l’amour. J’ai toujours pensé ça. Et en repensant à ce que j’avais fait, je me suis rendu compte que tous les méfaits que j’ai commis étaient provoqués au départ par passion… Peut-être pas par amour mais par passion. L’homme que j’ai tué qui avait violé ma compagne, les « prises d’otages » parce qu’on m’interdisait de voir ma fille et que c’était le seul moyen de la voir… Tous sauf un : j’ai commis un hold-up quand j’étais très jeune, au tout début de ma majorité. C’était évidemment une connerie. J’en suis bien conscient. D’un autre côté, ce n’est pas comme si j’avais passé ma jeunesse à apprendre un métier ou à fréquenter l’université…

Quel est votre 1er souvenir ?

Mon 1er souvenir ? Hum, j’avais 5 ans je crois. J’étais par terre dans un appartement, je me souviens du lustre au plafond, d’une chaise renversée qu’on voit d’en bas. Et puis je vois ma mère tomber à côté de moi, mon père vient de l’envoyer au tapis. Hum, il tient un couteau et il vient presque de m’assommer…

Vous aviez quel âge lorsque le juge de la jeunesse vous a placé en institution ?

Sept ans. Je ne sais pas comment il est intervenu. Par l’école, que nous fréquentions irrégulièrement ? Je ne sais pas. Tout ce dont je me souviens c’est que mon père ne voulait pas nous voir, nous ses enfants. On était sept. Je me souviens que ma mère nous cachait dans le grenier et nous apportait de la nourriture en cachette. Les services sociaux sont venus. Rien d’étonnant avec le recul. Mais quand vous avez 7 ans et que vous n’avait rien fait de mal, Monsieur, être séparé de sa mère c’est comme… comment dire ?

Etre puni à la place de quelqu’un d’autre ?

Je n’avais rien fait ! Et je me retrouve dans une institution, à 7 ans, où les plus grands me battent et veulent profiter de moi…

Sexuellement ?

Oui. A 7 ans, Monsieur, on n’est pas très costaud. Alors, quand on n’est pas très costaud, dans ce genre de situation, il y a 2 façons de réagir… Moi, j’étais prêt à mourir pour me défendre. Parce que c’était ça où y passer et même parfois… Mais vous savez, le personnel ne faisait pas forcement la différence entre ceux qui provoquaient les incidents et ceux qui se défendaient. Alors très vite, je me souviens avoir été attaché, seul, dans une pièce, des journées entières…

Vous avez fugué très tôt…

Oui, presque tout de suite. Je voulais rentrer chez ma mère. Je voulais être consolé, protégé. Tout petit, on a besoin d’affection. Et puis j’avais peur pour elle.  J’avais de la chance : à cette époque mon père avait déserté la maison. Quelques jours, parfois quelques heures de presque bonheur avec ma mère, avant que les services sociaux me réembarquent… des toute petites étoiles.

Enfant, quelle profession vouliez-vous exercer ?

Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de mon enfance. Pas de St Nicolas, pas de Noël, pas d’anniversaires, pas de vacances. Si je voulais devenir pompier ou astronaute ? Ce que je voulais faire comme études ? Tout ça j’ai complètement oublié. Mais j’étais bon. De cette époque je me souviens des attouchements et des fugues. Et que vers 11 ans, d’une institution pour enfants du Juge, on m’a mis dans un centre pour délinquants. Et là, c’est devenu bien pire encore parce que non seulement, il y avait les « grands » dont il fallait se protéger mais il y avait le personnel… Des brutes. Rien à dire de plus. De toute façon, ce centre, Brasschaat a été fermé et de nombreux membres du personnel ont été condamnés.

Combien de fois avez-vous changé de prison ?

J’ai compté, il n’y a pas très longtemps. J’en étais à 167…

Pour quelle raison, et pourquoi avez-vous cette réputation d’un gars violent et ingérable ?

Je peux vous expliquer. Tout petit, vous l’avez compris, pour protéger votre intégrité, vous avez intérêt à faire peur. « Farid le fou », ça date de mes 14 ans, peut-être et cette réputation m’a permis de survivre par rapport à des gars bien plus grands et bien plus costauds que moi. Ca m’a protégé de mes « camarades ». Dans le même temps, cette réputation, elle conditionnait l’attitude du personnel vis à vis duquel en plus il ne fallait pas être trop proche, trop amical. En centre fermé comme en prison, il y a 2 camps : eux et nous. Il faut donc se faire respecter par rapport au sein des détenus tout en étant pas trop proche des gardiens sous peine de perdre sa réputation et donc le respect qu’on inspire. Et puis, j’ai été suspecté très jeune, vers 14 ans, d’avoir tué une vieille personne. Je n’avais strictement rien fait. Mais il a fallu quoi, 5 ans, pour que je sois totalement mis hors de cause. Entretemps, j’ai été traité comme un coupable. Autant vous dire que je n’ai pas été le chouchou du personnel… On se faisait la main sur moi : il fallait que « je paie ». D’où les passages à tabac et en retour, le fait que je résistais comme je pouvais… Voilà comment ça s’est installé. Et puis en plus par la suite, autre héritage de mon enfance, je ne supporte pas qu’on s’en prenne aux plus faibles et il y en a en prison. Souvent, on en profite, on les attache, on les humilie… J’ai donc parfois réagi pour et à la place de gens… Voilà en gros, les raisons de ma « réputation ». Et puis…

Et puis quoi ?

Je crois que cette « réputation » a été utilisée comme prétexte par les gardiens pour alimenter des actions qui n’ont rien à voir avec moi. Je suis devenu, je crois un bouc émissaire. Quand un truc ne va pas au sein d’une prison, quand par exemple les gardiens ont des revendications – plus de personnel, plus de formation, problèmes avec la hiérarchie – vous pouvez être certain que si j’y suis pensionnaire, je vais devenir la raison de tous les problèmes.

Quel est le pire traitement qu’on vous a infligé ?

Hum, 8 mois de cachot, sans contact, avec une heure par jour de préau individuel de 30 m2 entouré de murs et de grillages ? Etre attaché pendant des jours à une barre qu’on vous place dans le dos et qui vous entrave les poignets et les bras ? Etre lié pendant des jours à une chaise pour handicapé dans une cellule maculée de vos propres déjections ? Devoir rompre avec ma dernière amie parce qu’elle ne supporte plus de changer constamment de prison pour me rendre visite ? Je ne sais pas… Tout simplement, n’avoir jamais pu connaître ma fille ?

Vous avez déjà été agressé par des détenus ?

Plus depuis très longtemps. Très longtemps. Par contre, j’ai parfois été mis au cachot pour ma propre sécurité…

Comment ça ?

Oui, un directeur de prison qui a préféré me mettre au cachot pour me protéger de la violence des gardiens… Je veux aussi dire quelque chose : ils ne sont pas tous comme ça, il y a aussi des gens bien parmi eux. Des gens qui essaient de faire tout simplement un boulot correct. Je voulais préciser ça.

Quel espoir avez-vous encore ?

Un espoir ? Je n’ai plus d’espoir. Cela fait 5 ans que je suis éligible aux congés pénitentiaires, on me les a refusés chaque fois. D’abord c’était parce que je n’avais soi-disant pas de point de chute. Et puis quand officiellement j’en ai eu un, c’est parce mon rapport psychologique n’était pas assez favorable. Et puis quand j’ai eu un rapport psychologique favorable, on a encore trouvé autre chose… On me tue à petit feu, monsieur, comme on ne peut pas me tuer, on essaie par d’autres moyens. On me transfert, on essaie de me casser. Alors, vous savez, je suis à bout. Je suis fatigué et j’ai trop souffert. Vous mettez quelqu’un dans le noir pendant trop longtemps et il devient aveugle. Moi, je suis « à l’ombre » depuis si longtemps que je deviens incapable de vivre plus longtemps, d’aimer, de respirer, d’espérer. Alors, on ne veut pas que je sorte, on fait tout pour que ma veille mère ne me visite plus, on ne veut même pas que je vous rencontre, mais vous auriez pu rencontrer un pédophile ou un détenu obséquieux (ndr. C’est le terme exact utilisé par Mr Bamouhammad) ! La souffrance, ça fait grandir un homme. J’ai atteint mes limites. On veut me faire mourir à petit feu ? Très bien. Mais qu’on y aille franco maintenant ! C’est la raison pour laquelle je vais demander à être euthanasié. Si on veut ma disparition et bien soit. Je ne le ferai pas moi-même, je ne leur donnerai pas cette satisfaction. Ils veulent me faire mourir ? Qu’ils le fassent eux-mêmes ! Je leur en donne la permission.

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« La démarche c’est celle d’un enfant qui tire la manche de son père »

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Alain De Jonge, l’avocat de Delphine Boël, la fille naturelle présumée du Roi Albert II, se prépare à une rentrée chargée : c’est ce 23 septembre que débuteront les plaidoiries dans l’affaire de reconnaissance de paternité qui oppose la jeune femme à l’ancien souverain. Rencontre.

 

Forest. Un jour de semaine après les heures de bureau. Une coquette maison à la façade fleurie présente un petit jardin soigné entouré d’une grille. La rue est calme. On s’y sent bien. D’autant qu’il fait chaud et qu’il ne pleut pas. Les passants semblent apprécier la trêve. Un barbecue ce soir ? Un petit resto en terrasse ? Un apéro avec les copains ? Le retour tant souhaité du soleil transforme le visage des passants en un Tweet de sourires légers et d’yeux rieurs. C’est sur la même note qu’Alain De Jonge, un quadra élégant aux allures de jeune homme nous accueille : « Ca ne vous dérange pas si l’on fait ça dans le jardin ? ». Le jeune avocat qui partage ses loisirs entre un poste de conseiller au CPAS et un poste de président d’une ASBL culturelle est bien implanté dans le tissu social de sa commune. Flamand, son bilinguisme parfait lui permet de parler à tous dans le quartier et lui permettra au tribunal de plaider sa cause en français…

 

Comment devient on l’avocat de Delphine Boël?

 

J’ai rencontré Delphine Boël lors d’un dîner, à la suite de quoi on s’est vus régulièrement dans un cadre amical. Un jour, elle m’a parlé du besoin qu’elle ressentait de réguler sa situation familiale, on a pris rendez-vous. Dans un cadre professionnel, j’ai alors examiné la possibilité d’entamer une procédure. Après mûres réflexions, elle a décidé de l’enclencher.

 

Ce n’est pourtant pas votre spécialité, le droit de la famille…

 

C’est vrai, ce n’est pas du tout ma spécialité. Je suis avocat d’Affaires, je traite habituellement des reprises de société, d’opérations immobilières, mais de temps en temps, je me permets de faire un petit pas de côté…

 

Comme quoi, par exemple ?

 

Il y a quelques années, j’ai aidé une femme qui vivait avec une autre femme depuis 52 ans… A la mort de sa partenaire, on lui demandait de payer selon les lois de l’époque des droits de succession comme si elle n’avait aucun lien avec feue sa compagne. Et ces droits étaient très élevés. Je trouvais ça particulièrement injuste qu’après 52 ans de vie commune, l’administration fiscale puisse considérer quelqu’un dans la souffrance de perdre la compagne d’une vie comme étant fiscalement une étrangère. Malgré les conseils de mes collègues spécialisés en matière fiscale et successorale, j’ai décidé de trouver le moyen de parvenir à défendre cette femme. J’ai gagné et la loi a été changée. C’est parfois bien utile de ne pas être un « spécialiste » : ça permet de regarder les choses avec un regard frais…

 

Dans le cas de Delphine Boël, vous croyez que ce regard est un atout ?

 

Oui, en tous les cas, j’en ai le sentiment. Je ne suis pas un spécialiste du Droit de la Famille, pas plus que de la fiscalité, mais, je me suis rendu compte qu’en matière de filiation, il y a très peu d’affaires et qu’il y a très peu d’avocats qui s’y connaissent. N’importe quel avocat maîtrisant la méthodologie peut rapidement, lorsqu’il y a litige à un instant « t » maîtriser les législations et la jurisprudence parce qu’il suffit de faire une « photographie » à cette instant « t ». C’est ce que j’ai fait avec l’aide spontanée de pas mal de juristes ou d’étudiants en Droit. Et je crois que je puis dire maintenant que je maîtrise ce dossier en ayant gardé ce regard « neuf »…

 

Qu’est-ce qui vous a ému dans cette affaire, pourquoi défendre Delphine Boël?

 

Je n’ai évidemment rien contre la personne du Roi Albert II. Je le trouve sympathique, bon vivant, et le trouvais efficace et performant dans sa fonction de chef d’Etat. Mais ce refus de reconnaissance de paternité, je le trouvais injuste.

 

Est ce que c’est bien payé?

 

Ca, c’est entre ma cliente et moi : ce serait indélicat d’en parler…

 

Mais pourquoi le faites vous, pour la notoriété, parce que cela vous amènera d’autres affaires ?

 

Je ne le fais pas pour me faire un nom, ni pour espérer d’autres affaires et en même temps, je reconnais que je n’ai pas eu à souffrir d’affaires qui m’échapperaient ou d’une baisse de la fréquentation de mon Cabinet. Parce que ça aurait pu m’arriver : certains clients auraient pu voir d’un mauvaise œil le fait que « je m’en prenne » à la famille Royale. Ma clientèle est plutôt internationale et certains de mes clients m’ont assuré de leur soutien. Non, je le fais parce que j’ai connu la personne de Delphine Boël, que, encore une fois, j’ai vu dans son histoire une vraie souffrance et une vraie injustice. Par ailleurs, je la conseille aussi pour les rapports qu’elle a avec la presse, à chaque actualité, dernièrement celle de la vente de sa maison d’Uccle, on se voit pour savoir si il faut réagir ou pas…

 

Vous vous tutoyez avec Delphine Boël ?

 

On se tutoie dans la mesure où l’on utilise l’anglais pour communiquer : elle s’y trouve plus à l’aise tant oralement que par écrit.

 

Comment va-t-elle ?

 

Elle va très bien. Elle vit cette procédure très sereinement, elle est en ce moment très occupée par la préparation de l’exposition de ses œuvres à la Galerie Pieters de Knokke et elle se garde très loin des journalistes ; elle ne donne des interviews qu’au sujet de son travail artistique… En fait, on a toujours eu ou voulu comme stratégie de ne pas rendre cette affaire publique. Et on avait presque réussi : parce qu’en juin lors de la « 1ère audience », là où toutes les caméras étaient braquées sur nous,  nous en étions, en fait, à la 2ème audience. La veille il y en avait eu une. Au cours de cette audience, la mère de Delphine Boël, la baronne de Selys Longchamps a introduit une requête d’intervention volontaire – qui lui permettait de faire valoir son point de vue par rapport à l’affaire – et elle a voulu donner physiquement cette requête, un document, à la Présidente du Tribunal. Celle-ci lui a fait savoir qu’elle devait la déposer, après l’audience au greffe du tribunal. Ce qu’elle a fait. Une demie heure plus tard, l’affaire se trouvait en « une » du site de la RTBF… Sans l’indiscrétion d’un des deux greffiers, personne n’aurait été au courant. La publicité, ne faisait pas partie de notre stratégie…

 

Toutefois, Mme de Selys avait quand même donné une longue interview télévisée diffusée sur VierTV et sur  RTL-TVi en septembre 2013, quelques mois auparavant, en terme de non publicité, c’était plutôt réussi !

 

Elle avait été manipulée par le journaliste. Il lui avait promis que cette interview n’allait être diffusée qu’après la mort d’Albert II ou après son abdication. Elle ne s’est pas assez méfiée…

 

Pourquoi, Delphine Boël a-t-elle attaqué « maintenant », à 45 ans, son père présumé en reconnaissance de paternité, pourquoi pas avant ?

 

Elle souhaite une reconnaissance publique parce qu’elle est devenue au fil des ans et malgré elle, une figure publique « dérangeante », « mal vue », la « fille présumée naturelle d’un Roi ». Et qu’il y a des gens qui trouvent ou trouvaient fort opportun – alors que le Palais ne le demande ou ne le demandait pas – de saboter son travail ou de contrarier sa vie sociale pour croire pouvoir obtenir des faveurs du dit Palais ou pour se « conformer » à un ordre établi. Au delà des motivations, c’est une situation qu’elle doit vivre de façon quotidienne : on retire ses œuvres d’une exposition parce qu’un membre de la famille Royale y vient, on annule une invitation qu’on lui a lancée parce qu’un membre de la famille Royale honore de sa présence un événement auquel elle doit se joindre etc. Et puis, il y a ses problèmes bancaires en Grande-Bretagne…

 

Des problèmes bancaires, c’est à dire ?

 

Qu’on soit clair, il ne s’agit pas de comptes bancaires « cachés » ou dépositaires de folles sommes de provenances douteuses. Il s’agit de comptes en banque que Mme Boël a et qui lui servent par exemple à encaisser le montant des œuvres qu’elle vend là-bas ou à y payer ses frais ou ses factures.

 

D’accord, des comptes « normaux » que les gens ont quand ils habitent ou ont habité longtemps un pays.

 

C’est ça. Et bien, elle a reçu un courrier de sa banque anglaise lui disant qu’elle fermait ses comptes. Sans justification. Quelques jours pour transférer l’argent des comptes et basta !  Par l’indiscrétion d’un banquier, on a découvert que Delphine Boël apparaissait sur une « liste noire ». Cette liste noire avait été fournie à la banque par une agence de screening, World Check en l’occurrence,  une filiale de Reuters, l’agence de presse, dont le but est de fournir le profil de clients à des institutions. Delphine faisait partie des « Politically Exposed Persons », des personnes exposées politiquement. Il faut bien comprendre que l’obligation pour une banque britannique de se renseigner sur ses clients « Politiquement Exposées » datait d’un scandale impliquant un dictateur africain ayant détourné des dizaines de millions de dollars d’aides internationales. Une loi avait été votée à la suite de ce scandale obligeant les banques britanniques à relever toutes personnes, chefs d’Etat, hommes ou femmes politiques, ou appartenant à la famille d’un Chef d’Etat ou d’une grande personnalité politique et à enquêter sur elles. Cette loi a abouti, in fine, à ces  agences de « screening » qui se chargent de donner un  avis : politiquement exposé, oui, mais de quel côté ? Les « bons » : les chefs d’Etat ‘intègres’ ou les « mauvais » : les dictateurs ‘détourneurs d’argent public’ ? Et bien Delphine, parce qu’une agence de screening a lu sur Wikipédia qu’elle était « alleged daughter », « fille présumée » est considérée comme un dictateur qui rançonnerait son peuple…

 

Le fait que Delphine Boël passerait de « présumée » à fille reconnue d’Albert II changerait-il les choses ?

 

On peut le présumer : je pense qu’être la descendante directe de Léopold Ier qui était l’oncle de la reine Victoria d’Angleterre ne ferait plus d’elle, là-bas, une « dirty person »…

 

« Dirty », « sale », c’est comme ça qu’on dit ?

 

Oui, c’est cela « dirty politically exposed person », lorsqu’on appartient au mauvais côté de la barrière.

 

Est-ce qu’il y a, au delà des considérations dont vous venez de nous entretenir, des enjeux financiers dans cette histoire ?

 

L’argent n’est en tous les cas pas la motivation. Ces histoires de comptes fermés, d’invitations annulées, d’œuvres d’Art décrochées, ce sont les motivations. Il n’y a pas de motivation financière, Delphine est une femme financièrement indépendante, maintenant, la conséquence juridique du lien de filiation, c’est dans la loi : une enfant naturelle a les mêmes droits qu’une enfant née dans le mariage, je n’en peux rien, tout comme Delphine n’en peut rien…

 

Mais y a-t-il des enjeux psychologiques, y a-t-il un besoin ou une souffrance ?

 

On n’a pas tout de suite envoyé une citation à comparaitre, on n’a pas tout de suite mis les choses sur un plan juridique, la démarche, c’est celle d’une enfant qui tire la manche de son père et que celui-ci repousse. Parce qu’il y avait des contacts entre eux, mais en 2001, Albert lui a dit abruptement: « On arrête, tu n’es pas ma fille, je ne veux plus te voir ».

 

Et on sait pourquoi ?

 

Non. Mais on peut imaginer aisément la souffrance psychologique de Delphine Boël face à ce déni inexpliqué. Une souffrance et un déni dont elle veut épargner ses propres enfants, âgés d’une dizaine d’années maintenant. Mais faire passer la notion même de référence maternelle ou paternelle, de sécurité parentale, du « je serai toute ma vie là pour toi, mon enfant », est problématique lorsque soi même on ne peut pas se prendre comme exemple, comme référence. Qu’on ne peut pas expliquer clairement à ses enfants sa filiation. « J’ai un papa mais il ne veut pas me voir et il ne veut pas vous voir » ce n’est un message ni sécurisant, ni valorisant à dire à des enfants ».

 

Un test ADN est-il envisageable, allez-vous chercher à le réaliser ?

Ce n’est pas un secret que le Père de Delphine est bien le Roi Albert II, il ne le nie pas. Si le Juge considère que les pièces du dossier ne sont pas suffisantes, je demanderais un tel test. Bien sûr, Albert II pourra toujours le refuser, mais la jurisprudence considère généralement un tel refus  comme un aveu…

 

Pensez vous qu’un jour Delphine Boël sera officiellement la fille d’Albert II.

 

Oui, je le crois. Mais ce ne sera pas volontaire de la part de notre ex-souverain…

 

 

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Pour le meilleur et pour le Pierce

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L’acteur qui fît brillamment revivre la série des James Bond au tournant du millénaire est de retour dans un film d’espionnage. Rencontre avec Pierce Brosnan.

Ostende, un dimanche de septembre. L’été indien est là. Le soleil doré approfondit les couleurs et souligne les traits. De la digue couverte des anciens thermes qui donnent sur la plage, les promeneurs semblent se mouvoir dans un tableau d’Auguste Renoir. Les quelques tables du « Café Albert », le restaurant du Palace voulu par Léopold II, abritent des couples d’amoureux et quelques journalistes. D’ailleurs, le service est aujourd’hui très lent, les serveurs en veste blanche à galons mettront un quart d’heure avant de vous apporter un café, si vous avez de la chance. Si vous n’en avez pas, vous vous passerez du breuvage originaire de la province éthiopienne de « Kaffa » et qui commença son voyage vers le monde en étant exporté au 6ème siècle au Yemen, dans le port de Moka. Pour l’heure, il fait défaut. Il y a du monde à l’intérieur du Café Albert. Vacanciers, touristes d’un weekend, habitués, attachées de presse, assistantes, chauffeurs, gardes du corps, policiers en civil, oreillettes enfoncées, escalier de marbre, salon privé cuir et acajou, sourire éclatant, poignée de main franche, James Bond est là !

M. Pourquoi, 10 ans après « Die another day », votre dernier 007, avoir remis les habits d’un espion ?

PB. Vous savez, il était prévu par contrat que je fasse 4 James Bond. Lorsque que le scénario de « Casino Royal » est apparu, et bien que j’avais terminé ce contrat, j’ai fait savoir par mon agent que j’étais prêt à remettre ça pour un 5ème. En fait, pour être tout à fait clair, j’aurais adoré faire ce 5ème James Bond. Et puis, boom, un jour mon agent mon téléphone : « négociations rompues ». Quelques semaines plus tard, Daniel Craig était intronisé « nouveau James Bond ». Et soyons juste, c’est un excellent, un très grand James Bond. Mais je n’ai pas « décidé d’arrêter ». Je n’ai rien décidé. Donc, ce n’est pas comme si j’avais arrêté de faire l’espion, puis changé d’avis. Non, j’ai aimé le scénario, j’ai aimé le titre, « November Man ». Un peu comme une peinture, on sent les gris, les couleurs obscures. Vous savez, je peins, je suis très sensible aux nuances d’ombre et de lumière. Revenir à ce personnage d’espion lugubre après avoir été James Bond ajoutait à la palette de ma carrière. Et voilà, on s’est dit que c’était également une bonne idée de franchise, un 2ème « November Man » est, d’ailleurs, déjà sur les rails. « November Man », un titre à la fois doux et sombre, j’adore !

M. Pourquoi sortir « November Man » en octobre ?

PB. (rires) Les hasards de la production ! On essaiera de faire mieux pour le prochain…

M. A plus de 60 ans, même si vous semblez en forme, n’est-ce pas trop ambitieux de porter sur les épaules un film d’actions ?

Vous savez, dans mon domaine, la condition physique est une partie du métier. C’est en partie mon métier de garder la forme, de conserver une silhouette, de pouvoir bouger avec souplesse. Parfois vous faites des régimes, vous faites de la salle, et de manière générale du footing. Je n’éprouve aucune difficulté à tourner des films d’actions. Regardez Sean Connery, il a fait des films d’actions bien plus tard que moi… Les James Bond ont la peau dure et le cœur solide !

Quel James Bond avez-vous préféré ?

Sean Connery, sans aucun doute dans « Goldfinger », peut-être d’ailleurs parce que c’est le 1er film que j’ai vu au cinéma. J’avais 11 ans. On n’était pas riches, mon père était parti, ma mère m’avait juste repris avec elle et elle avait un nouveau compagnon. Un homme qui s’est révélé généreux, aimant. Il m’a emmené voir « Goldfinger ». Après des années de solitude chez mes grands parents en Irlande – je suis enfant unique – on s’occupait de moi. Et puis, cette fantastique Aston Martin, la légendaire DB5, Sean Connery, son oeil coquin, son sourire, ses costumes somptueusement coupés… Quel glamour, quel spectacle ! C’est après avoir vu ce film que j’ai su que je voulais devenir acteur.

A propos de Connery, le 1er James Bond, qui est très enthousiaste à l’idée de l’indépendance de l’Ecosse, que pense le 5ème James Bond de ce mouvement qui a presque réussi?

Oh, mon dieu ! Franchement, cette problématique m’échappait totalement. Je ne la comprends pas, du reste. Vouloir se séparer alors que j’ai l’impression que ce dont le monde a besoin, c’est se réunir, se rapprocher ? Parce qu’enfin, la terre meurt, les océans se vident de leurs poissons, les ressources s’épuisent, il y a des choses bien plus importantes que de se recroqueviller sur soi-même, les temps sont durs !

Pour vous, quand l’ont-ils été ?

Personnellement, vous le savez sans doute, j’ai perdu ma femme il y a plus de 20 ans et ma fille l’année dernière du même cancer. Elles avaient toutes les deux le même âge, le début de la quarantaine… Professionnellement, j’ai eu beaucoup plus de chance : je n’ai pas cessé de travailler depuis qu’en 1975, Tennessee Williams m’a remarqué. A l’époque, oui, les temps étaient durs, je travaillais comme serveur ou je faisais la plonge pour pouvoir continuer à essayer de percer au théâtre. Vous imaginez, vous jouez un petit rôle dans une pièce et voilà que vous recevez un message du plus grand dramaturge de l’époque celui qui révéla par ses adaptations Marlon Brando dans « Un tramway nommé Désir » ou Paul Newman dans « La chatte sur un toit brûlant » ! J’habitais sur King’s Road à Londres et je me souviens avoir couru jusque Sloane Square où se trouvait le théâtre dans lequel Tennessee Williams voulait m’auditionner. Il y avait bien 2 ou 3 kilomètres. J’ai obtenu le rôle et ensuite reçu un télégramme de celui qui lança ma carrière : « Merci mon Dieu pour vous, mon cher garçon »… je l’ai encadré, ce télégramme, un peu comme un tableau.

(encadré) The November Man : un tableau trop naïf

C’est vrai que le titre est attirant. C’est vrai qu’on se réjouissait de voir Pierce Brosnan supprimer en beauté quelques méchants disgracieux avec classe et spiritualité. Un Martini au shaker et pas à la cuillère, James Bond est de retour ! Assez rapidement, on se rend compte que le compte n’y est justement pas. On se trouve d’abord dans une histoire de rivalité entre un élève-espion ( Luke Bracey qui reprendra le rôle de Keanu Reeves dans le remake de « Point Break » prévu pour 2015) et son maître (Pierce Brosnan, évidemment, qu’on ne présente plus). « Quand on fait ce métier qui est le nôtre, petit, il ne faut pas avoir de petite amie ». Soupir condescendant. « Facile à dire quand on a 60 balais, old man, mais quand on est jeune et beau comme moi » lancent les yeux de Luke Bracey dans un éclair. « Ok chef, tant pis pour cette magnifique paire de seins ». Eclair à nouveau, soupir frustré. Est-ce le trop plein d’hormones ? Voilà que le jour d’après, notre apprenti espion désobéit à son mentor. Bilan : Luke Bracey loge une balle dans la tête d’un enfant. Luke Bracey est désolé. Pierce Brosnan est déçu. Bon, que dire de la mère ? Rien justement. Nous voilà 10 ans plus tard. Pierce Brosnan a toujours 60 ans, la retraite l’a bien conservé. Mais voilà qu’on veut l’en sortir. « Juste cette fois-ci ». « Non ». « Encore une fois ». « Non, n’insiste pas, je ne vais pas pouvoir me contrôler bien longtemps, tu sais ». Juste avant l’explosion du sexagénaire, une photo apparaît. Une Milf. Une Milf russe. Une Milf russe qui détient un secret super compromettant contre le futur président russe. A la vue de la Milf, Pierce trésaille. Le lendemain, la Milf vole les photos qui compromettent le méchant futur président russe qui lance des escadrons d’homme en noir à sa poursuite. Celle-ci est miraculeusement sauvée par notre sémillant sexagénaire. Dans les yeux de la Milf, une surprise lourde de lointaines nuits torrides prêtes à être réactivées une dernière fois. Le maître avait donc une petite amie. Contre toute attente. Et est prêt, lui aussi, à remettre le couvert. Pas le temps d’avaler un zakouski : la Milf se prend un pruneau. Un pruneau servi par qui ? Luke Bracey, qui en 10 ans n’a pas pris une ride. Il a juste coupé sa barbe. Et enrage encore de cette paire de seins dont il n’a pu se repaître…

 

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L’Etat Islamique : où s’arrêteront-ils ?

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Succès militaires, massacres, terreur… Quelle est la feuille de route de ces « nouveaux » venus du terrorisme ?

Cet homme entravé en tenue orange à genoux aux pieds d’un autre vêtu de noir tenant un couteau à la main n’en a pas fini de faire frémir. Et de symboliser la sauvagerie de l’Etat Islamique. L’égorgement et la décapitation dans un désert de James Foley, ce journaliste américain si digne dans ses derniers moments, a définitivement installé l’Etat Islamique sur la 1ère marche du podium du cauchemar global. Et a définitivement réveillé les gouvernements et les opinions du monde qui découvrent avec saisissement la fulgurante ascension d’un groupuscule qui, en quelques mois, est devenue une armée. Mais qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Qui les arrêtera? Rencontre avec le Dr Didier Leroy, assyriologue, islamologue, chercheur à l’Ecole Royale Militaire et assistant au Centre d’études de la coopération internationale et du développement de l’ULB.

M. L’Etat Islamique, c’est né où, quand et comment ?

A la base, c’est une milice informelle créée en 2003, en Irak, dans les milieux sunnites hostiles à l’invasion américaine. Aux côtés et sous la direction d’Al Qaeda, elle participe à la guérilla. C’est en 2006 qu’elle deviendra formellement l’ « Etat Islamique en Irak » et que peu à peu elle se détachera d’Al Qaeda, tout en attirant dans ses rangs pas mal de ses membres. Puis, une partie de ses combattants ayant migré à partir de 2011 en Syrie pour combattre le régime de Bachar el-Assad, l’organisation prend le nom, en 2013 d’ « Etat Islamique en Irak et au Levant » ; le « Levant » désignant la Syrie mais aussi le Liban, Israël, la Palestine, la Jordanie. C’est lors de la proclamation du califat, fin juin dernier, que le groupe s’est renommé « Etat Islamique ».

Qui sont les gens qui composent ce groupe jihadiste et combien sont-ils ?

Nul ne le sait exactement, mais les derniers chiffres font état d’environ 50000 combattants dont le noyau dur est composé d’Irakiens. On trouve dans l’Etat Islamique des islamistes purs et durs de la pire espèce aux comportements ultra-violents, mais on y trouve également des acteurs moins « religieux » comme les membres de différentes tribus d’obédience sunnite qui ne sont pas nécessairement des islamistes convaincus mais qui sont des grands nostalgiques des privilèges dont ils jouissaient sous Saddam Hussein. Privilèges qu’ils ont perdus depuis que les Chiites ont pris le pouvoir en Irak.

Quelles sont les raisons des succès et du développement fulgurants de l’E.I. ?

C’est en Syrie en 2013 que l’E.I. a pris son envol. A cette époque ce pays était en phase de déstabilisation majeure. Au Nord-Est de la Syrie se trouvait une zone sans enjeux vitaux pour le régime de Bachar el Assad habitée par une mosaïque de populations : Kurdes, Chrétiens, Yézidis. Ce qui comptait pour Bachar el-Assad, c’était de tenir Damas, la capitale, et surtout l’axe qui la relie avec le littoral alaouite, cette minorité religieuse dont est issu le clan Assad. Comme cette zone était sans enjeux pour le régime, elle était donc moins tenue par l’Armée syrienne ou par le Hezbollah, la milice libanaise chiite financée par l’Iran, qui est venue se battre aux côtés de Bachar el-Assad. Ce relatif désintéressement du gouvernement syrien pour cette région est le 1er facteur des succès de l’E.I. : il y a permis son installation. L’E.I. tient donc le Nord-Est de la Syrie avant la fin de l’année 2013. Et qu’a-t-on à une petite centaine de kilomètres, de l’autre côté de la frontière, en Irak, dans une région sunnite traditionnellement insurrectionnelle depuis la guerre contre les Etats-Unis ? Mossoul. Un million et demi de personnes, deuxième ville irakien. En janvier 2014, l’E.I. de ses positions syriennes, passe la frontière irakienne et lance l’offensive sur la région. Une offensive facilitée par le fait que l’E.I. ce sont, pour beaucoup, des Irakiens sunnites, et qu’en face, pour beaucoup, ce sont également des Irakiens sunnites. Mossoul en elle-même est conquise en juin sans trop de résistance. Et là se passe quelque chose qui va catalyser le développement de l’E.I. : le pillage des banques de la ville. On parle de plusieurs centaines de millions de dollars, peut-être un demi-milliard. Cet argent va permettre de distribuer des salaires aux combattants et en engager d’autres…

Il y a donc, des mercenaires au sein de l’E.I. ?

C’est certain, et il y en a toujours eu,  mais la nouvelle capacité financière de l’E.I. permet d’attirer des « volontaires », en nombre sans précédent, séduits, entre autres, par un beau salaire. On est dans une région où, depuis plus 10 ans, les perspectives économiques sont minces, il ne faut pas s’étonner, donc, du nombre d’hommes qui se découvrent une vocation djihadiste. Du reste, c’est aussi valable pour les combattants étrangers : Russes, Tchétchènes, Chinois, Arabes, Occidentaux…

Il y aurait donc des mercenaires occidentaux, britanniques, belges ou français parmi l’E.I. ?

Oui, évidemment. On estime que la majorité des occidentaux partis en Syrie a atterri au sein de l’E.I. Ces gens reçoivent un salaire. Un salaire qui provenait des revenus engendrés par l’économie mis en place par l’E.I. basé entre autres sur les kidnappings et l’extorsion de fonds. Le pactole provenant de versements récents de fonds privés, du saccage de Mossoul et du paiement d’un impôt spécial – on parle de 250 dollars par mois et par personne – par les « dhimmi », les non-musulmans,  ouvre de nouvelles perspectives à l’E.I. de pouvoir attirer dans leurs rangs, via les réseaux sociaux, encore plus d’« Occidentaux » pour aller « combattre Bachar El-Assad »…

A ce propos, on raconte que celui-ci aurait favorisé le développement de l’E.I., ce n’était pourtant pas son intérêt.

Ca peut paraître contradictoire voire invraisemblable. Et, cela n’est, a priori, pas son intérêt. Mais cela lui donne raison lorsqu’il disait « sans moi, ce sera le chaos et vous allez assister à la montée du terrorisme islamiste ». L’évasion, en juillet 2013, de 500 à 1000 terroristes – parmi lesquels se trouvaient plusieurs dirigeants de l’E.I. – de la prison irakienne d’Abou Ghraib était réalisée avec un tel soin et de tels moyens qu’elle porte la marque d’un service secret étranger, celui de la Syrie, par exemple…

On raconte aussi que le Qatar et l’Arabie saoudite les financent…

Et d’autres pays du Golfe aussi. Ceci dit, ce ne sont pas les gouvernements qui le font : la notion même du Califat vise à la disparition des Etats. On voit mal comment un gouvernement pourrait financer une cause qui chercherait à lui nuire. Il s’agit d’initiatives individuelles provenant d’opposants à leur gouvernement respectif.

Que va-t-il se passer ?

Je crois que l’E.I. a atteint ses limites territoriales : à l’Ouest, le Hezbollah les arrêtera au Liban, au Nord, la Turquie, à l’Est l’Iran, au Sud Bachar El Assad les arrêtera en Syrie, le 1er Ministre al-Abadi et le sud chiite les arrêteront en Irak. Les frappes aériennes américaines vont les affaiblir, du reste, certains objectifs, comme le barrage de Mossoul ont été repris. Ceci dit, on voit mal une Force terrestre prendre l’initiative d’aller les débusquer de tous les territoires qu’ils occupent…

L’Occident, l’Europe, la Belgique ne risquent-t-ils de voir opérer sur leur territoire des réseaux de l’E.I. ?

Il faut s’y attendre. On a eu, chez nous, Shara4Belgium qui se réclamait d’Al Qaeda. Je ne vois pas pourquoi l’E.I., considéré par les Américains comme allant «bien au-delà de toute autre menace terroriste connue jusqu’à maintenant » ferait moins bien qu’Al Qaeda. C’est d’autant plus sérieux que les djiadistes, qui sont rentrés ou vont rentrer chez nous de Syrie ou d’Irak, auront une solide expérience militaire…

(encadré) L’Etat Islamique au conditionnel

Effectif total: 50 000

Effectif étranger : 12 000

Effectif britannique : 800

Effectif belge : 270

Capital disponible: 2 milliards de dollars

Rentrée mensuelle en extorsion de fonds et kidnapping: $12 millions

Rentrée quotidienne de ses ressources en gaz et pétrole : $3 millions

Nombre d’esclaves sexuelles Yézidi à disposition : au moins 300

Salaire du soldat de l’E.I. : inconnu mais supérieur à celui du soldat de l’Armée irakienne.

 

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Série été : les Mafias du Monde (5/5). Les Yakuzas ou l’honneur perdu des samouraïs

FORMER JAPANESE YAKUZA GANGSTERS WHO HAVE TURNED TO GOD AND HELP THE HOMELESS IN TOKYO, JAPAN - 31 OCT 2001

La réalité quelque elle soit a souvent plusieurs visages. Celle de l’histoire des Yakuzas japonais ne déroge pas à cette règle. On peut plaquer sur le visage de la Mafia japonaise au moins 2 masques. Le 1er appartiendrait au théâtre Kabuki, cet art traditionnel populaire qui depuis des siècles aborde au Japon les Démons de la société nippone. Le 2ème appartiendrait, lui, au théâtre Nô, celui réservé aux élites où il est plus question de divinités, de guerriers, de samouraïs. Le masque Kabuki que l’on peut poser sur l’histoire des Yakuzas est celui de la banalité du crime qui naît classiquement au départ des laissés pour compte d’une société. Le masque Nô est celui qui décrit la naissance d’une société quasi chevaleresque au service de la défense des opprimés. Mais laissons les pièces Nô ou Kabuki commencer par leur début : au XVIIème siècle.

La Pièce Kabuki des Yakuzas

Le Japon est depuis des temps immémoriaux une société qui vit selon des règles extrêmement codifiées. La coiffure, les habits, les accessoires que portent hommes ou femmes signifient clairement le rôle, l’importance et la classe sociale de ceux qui les portent. Le Bafaku ou le Shogunat que le pays connaîtra du 12ème au 19ème siècle est un catalyseur de ce système de castes. Ce gouvernement militaire de plus de 7 siècles va rigidifier la société nippone, laissant peu de place à l’ascension sociale ou la méritocratie. Bien entendu, il y a des millions de personnes qui n’ont pas la chance de naître dans des castes favorisées. C’est parmi ceux-ci, voyous et paysans sans terre, que vont se recruter vers le 17ème siècle les membres de 2 confréries : les Bakuto et les Tekiva. Les Bakuto sont des joueurs professionnels qui opèrent dans les villes, sur les marchés et les foires, et contrôlent le monde des jeux de hasard. Les Tekiva sont des colporteurs et des camelots et travaillent sur les routes. Ce sont des itinérants qui vont de villes en villes. La jonction de ces 2 groupes serait à l’origine des 1ers gangs de Yakuzas appelés de la sorte parce que « Ya » (8), « Ku » (9) et « Za » (3) forment « 20 », une main perdante dans un jeu de cartes populaire de l’époque. Yakuza signifierait, dans son acception Kabuki, littéralement : les « perdants ».

La Pièce Nô des Yakuzas

Les Yakuzas eux-mêmes se revendiquent une autre origine. Ils affirment descendre des Machi-Yokko, littéralement « Les serviteurs des villes ». Ceux-ci seraient également apparus au 17ème siècle, lors de la démilitarisation, ayant eu lieu dès 1603, et survenant lors de la « Pax Tokugawa », période de paix qui durera 250 ans. Les samouraïs représentaient alors 10 % de la population, soit 2 à 3 millions de personnes. Plus du quart de ceux-ci, soit plus d’un demi-million sont démobilisés. Certains deviennent alors des « rônins », des samouraïs sans maître, en rupture de ban, terrorisant les populations, semant le désordre. Certains avaient également l’habitude de pratiquer le « Tsujigiri » qui consistait à tester l’efficacité d’une nouvelle lame sur les passants. C’est dans ce contexte que les ancêtres des Yakuzas se seraient ainsi rassemblés pour créer des associations de défense, « les serviteurs des villes », afin de se protéger des « rônins » sanguinaires, qu’on appelle aussi les « Kabuki-mono », les « fous ». Ce rôle « protecteur » aurait prévalu durant quelques siècles avec cette possible déclinaison : une « protection » peut se faire payer… Au cours des siècles, des « rônins » vont intégrer ces gangs de Yakuzas, et ce sont ces anciens samouraïs qui apporteront à ces organisations criminelles son corpus de traditions et notamment le Ninkyōdō, « la voie chevaleresque » (voir encadré).

L’ère Meiji : la modernité ou l’accélérateur du Crime

C’est presqu’une constante dans l’histoire mondiale : la colonisation occidentale enfante l’organisation autochtone du Crime local. Le Japon en est, au moins indirectement, une illustration. Nous sommes donc au milieu du 19ème siècle et la « Pax Tokugawa » dure depuis près de 250 ans. Au programme : paix intérieure, prospérité économique et perfectionnement des arts. Cette époque a un revers, elle repose sur la persistance d’un système féodal et de ce que l’on appelle le « Sakoku » : entrer ou revenir dans l’archipel, sans autorisation expresse, était puni de mort immédiate, ceci était valable autant pour les Japonais que pour tout étranger. Le « Sakoku » sera mis à rude épreuve lorsqu’en 1853 le commodore Perry fut envoyé au Japon par le gouvernement des États-Unis avec, pour mission, l’ouverture des routes commerciales. Il amène avec lui une petite flotte de navires de guerre qu’il poste dans la baie de Tokyo. Devant le refus par le Shogun – le « Premier Ministre » de l’Empereur – d’ouvrir les ports de la ville, le commodore menace de bombarder la capitale, à l’aide des canons embarqués sur ses navires. Devant la menace réelle de la technologie militaire occidentale les avis divergent. Le Shogun, qui règne depuis Edo (l’ancien nom de Tokyo), ne veut céder en rien, tandis que l’Empereur, qui règne depuis Kyoto, est plus conciliant. Deux camps se forment entre les partisans de l’un et de l’autre. Une quinzaine d’années de guerre intestine aboutiront à la suppression du Shogunat et la restauration de l’Empereur comme seule et unique autorité suprême. La 1ère décision de l’Empereur Meiji sera de transférer sa capitale à Edo qu’il rebaptise « Tokyo », littéralement « capitale de l’Est ». Meiji organise l’entrée volontaire du Japon dans l’ère industrielle et l’abandon du régime féodal. Il s’agissait pour lui de moderniser le Japon au plus vite, afin de traiter d’égal à égal avec les Occidentaux pour éviter de faire tomber le pays sous leurs dominations. C’est pourquoi l’archipel nippone fut l’une des rares contrées d’Asie à n’avoir jamais été « colonisée » par aucun autre pays. Bien au contraire, l’Empire japonais deviendra à son tour, quelques années plus tard, une « puissance coloniale » importante et cruelle. Pour l’heure, la disparition de la structure féodale permet aux Yakuzas d’étendre leur pouvoir sur toute la société nippone. La modernité les sert. Et paradoxalement, la nostalgie tout autant : les idées nouvelles introduites par Karl Marx font peur à une partie de la population, ce qui sert les politiciens nationalistes. Ceux-ci feront appel aux Yakuzas pour casser les 1ères grèves qui s’organisent dans les mines du pays. Cet appel scellera une alliance entre la pègre japonaise et une partie de l’élite politique nipponne.     Les Yakuzas : un parastatal japonais

Les politiciens nationalistes renverront l’ascenseur à la Mafia japonaise durant la fin du 19ème siècle et la 1ère moitié du 20ème : on permet notamment aux Yakuzas de s’organiser en toute légalité en corporations ayant pignon sur rue. C’est ainsi que la Mafia japonaise est probablement la seule organisation criminelle à ne pas être une organisation secrète. Ces liens s’entremêleront plus encore : favorables à l’expansion coloniale du Japon, les Yakuzas maniganceront, avec la complicité du Ministère de la Guerre, l’assassinat de la reine Min de Corée en 1895, ce qui préparera l’intervention japonaise et l’annexion qui suivra en 1910 et durera 35 ans. De même, en 1930, lors de l’invasion de la Mandchourie, en Chine, ces liens se resserront encore : les Yakuzas seront présents pour l’occupation, et organiseront le trafic de matériaux précieux et stratégiques, ce qui leur permettra d’amasser une fortune colossale. Terrible lien encore : le Ministère de la Guerre confiera aux Yakuzas durant la 2ème guerre mondiale la « gestion » des femmes de réconfort pour l’armée japonaise d’occupation. Ce seront des centaines de milliers de jeunes femmes asiatiques – mais aussi des milliers de Néérlandaises – qui seront souvent kidnappées et toujours exploitées de force par les mafieux japonais pour le plus grand plaisir – parfois teinté d’une grande cruauté – des soldats de l’Empereur. Des milliers de femmes seront mutilées pour le plaisir, d’autres exécutées pour ne pas avoir été « capables » d’en donner.

Un « péril rouge » bien profitable

L’après guerre est une période encore plus faste pour les Yakuzas : les forces de Police japonaise ont été purgées par les forces d’occupation et sont affaiblies, les dizaines de milliers de soldats américains stationnés sur place constituent une nouvelle source de trafic, le chaos général leur permet de s’approprier des terrains en toute illégalité, les politiciens font plus que jamais appel à leur service pour « contrôler » des mouvements sociaux. Pour couronner le tout, dans un pays ravagé, les Yakuzas constituent presqu’à eux seuls l’Economie du pays : ils contrôlent le Marché noir. L’organisation criminelle japonaise devient donc un des piliers du Japon, avec l’assentiment des forces d’occupation, qui voyaient en elle une « force régulatrice » et un garant contre le communisme au Japon : les gangs de Yakuzas sont nationalistes, conservateurs et d’extrême droite. Cette installation confortable de la Mafia au sein de la société japonaise perdurera jusque dans les années ’90.

L’écroulement du « péril rouge » ou le début de la fin ?

L’âge d’or des Yakuzas qui dure depuis presque 150 ans s’arrête net en 1992 lorsque les autorités japonaises promulguent de très rudes lois anti-gang. Pourquoi ce revirement ? D’abord, l’image de la pègre japonaise a été passablement écornée par guerres intestines qui ont touchées des « civils ». Ensuite, la réorganisation des forces de polices des années soixante, a enlevé le rôle de « suppléant » aux Yakuzas. Les Etats Unis ont pressé pendant une quinzaine d’années les autorités de Tokyo d’agir après avoir constaté l’implantation de Yakuzas sur leur territoire. Enfin, la chute de l’URSS rendit la lutte contre le communisme presqu’obsolète. Ces lois anti-gang ont eu un effet très sérieux sur le Crime organisé au Japon et le nombre de leurs membres ne cesse de décroître : fin 2013, les forces de l’ordre dénombraient 58 600 Yakuzas, contre 63 200 en 2012. Fin des années ‘80, ils étaient plus de 190 000…

 

Le Ninkyōdō des Yakuzas issu du Bushido des Samouraïs

Tu n’offenseras pas les bons citoyens.

Tu ne prendras pas la femme du voisin.

Tu ne voleras pas l’organisation.

Tu ne te drogueras pas.

Tu devras obéissance et respect à ton supérieur.

Tu accepteras de mourir pour le père ou de faire de la prison pour lui.

Tu ne devras parler du groupe à quiconque.

En prison tu ne diras rien.

Il n’est pas permis de tuer un katagari (un « civil »)

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Série été : les Mafias du Monde (4/5). Triades Chinoises, glorieux passé, sordide présent

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Contrairement à la Mafia sicilienne, à la Mafia américaine, à la Mafia russe, la Mafia chinoise ou les Triades chinoises ne font pas l’objet d’une œuvre cinématographique majeure. Point de « Promesses de l’Ombre », d’ « Affranchis » ou de « Parrain » pour venir décrire le crime organisé en provenance de l’Empire du milieu. On peut tout de même citer « Infernal Affairs » le film hongkongais qui donna lieu au remake américain « Les Infiltrés » avec Léonardo di Caprio et Matt Damon qui valut, en 2006, un Oscar à son réalisateur, Martin Scorsese. Mais, à proprement parler, le film était centré bien plus sur le duo policier-infiltré-dans-la-mafia/mafieu-infiltré-dans-la-police que sur les Triades chinoises elles-mêmes. Et pour cause : leur histoire est ancienne, multiple, confuse. Et il semble y avoir des dizaines de Triade différente. Difficile pour un scénariste de trouver un angle qui illustrerait la complexité de l’histoire de la Mafia chinoise. Plongeons tout même dans cet univers qui tient tant du parfum doucereux de l’opium que de la fraicheur et du calme des monastères.

Une invasion comme origine

Nous sommes en 1644 à la limite orientale de la muraille de Chine censée protéger celle-ci contre la Mandchourie. Une bataille fait rage entre les Armées chinoise et mandchoue depuis 10 ans. La situation est désespérée pour les Chinois dont l’Empereur, de la dynastie Ming, est mort l’année précédente sans avoir eu le temps de désigner un héritier. La succession au trône donne lieu dans le chef des Ming à une lutte intestine qui débouchera sur l’impensable à l’époque : la dynastie Ming, la dernière du peuple Han – le peuple chinois historique – laisse la place à la dynastie des Qing issue des Manchous, ces « envahisseurs » de l’Est. Les moines bouddhistes du Monastère Shaolin, là où fût inventé le kung-fu, proclament publiquement tout le mal qu’ils pensent de ce changement de dirigeants. La dynastie Qing prend peur : ces moines Shaolin sont très influents et bien que pacifistes, ils sont capables d’être de redoutables combattants. Selon le précepte bouddhiste « Nous vivons les conséquences d’actes posés ou pas par nous » : lorsque quelqu’un nous impose quelque chose que nous ne pouvons accepter, il convient de réagir. Encore faut-il être capable de le faire. C’est dans ce précepte bouddhiste que se trouve l’origine de l’invention par les moines Shaolin du Kung-Fu.

Les bouddhistes prennent le maquis

Ces Bouddhistes là sont pacifistes mais il ne faudrait pas trop leur marcher sur les pieds. Devant cette menace potentielle, les Qing décident la dissolution de l’ordre du monastère Shaolin. Les moines fuient et commence alors leur traque par les nouvelles autorités « chinoises ». La clandestinité les pousse à adopter des codes secrets, à cacher leur identité, à perfectionner leur art martial, à former une « société secrète ». Parmi leurs signes secrets, un revient particulièrement : il a la forme d’un triangle. Pour désigner la société secrète formée par ces moines Shaolin les autorités utilisent bientôt un terme : « triade ». Selon le folklore chinois, seuls 5 moines Shaolin survivent aux raids incessants des soldats impériaux et trouvent refuge dans les Montagnes sacrées de Chine. Ce groupe de 5 moines est bientôt surnommé la « Triade des 5 Anciens » et ce groupe est à l’origine directe ou indirecte de toutes les autres triades.

La Société de la Terre et du Paradis

Le « Tiandihui » ou les « Hongmen » ou encore la Société de la Terre et du Paradis est une société secrète créée aux alentours des années 1760 et qui connaît, en Chine, un succès considérable. Implantée dans toutes les strates de la société chinoise, elle se subdivise en de plus petits groupes qui portent des noms différents comme par exemple la « Société des Trois Harmonies ». Ces sociétés adoptent comme emblème le triangle qu’ils accompagnent de sabres ou de portraits de « patriote chinois ». Leur but est, tout comme la vénérable « Triade des 5 Anciens », la destruction de la dynastie Qing et la restauration de la dynastie Ming et leurs membres s’adonnent tous à la pratique des arts martiaux.

L’époque coloniale, la fin d’un idéal.

A part Macao, qui est portugais depuis le milieu du XVIème siècle, la Chine est relativement épargnée par la colonisation européenne et japonaise jusqu’au XIXème siècle. Et contrairement à ce que la conscience collective retient du rôle des colonisateurs, c’est l’occident qui par son commerce va à la fois affaiblir la société chinoise et la précipiter dans le chaos et l’anarchie. Ce rôle occidental se fait par le biais de la drogue. A partir du XVIIIème siècle, les Anglais réussissent, en effet, à commercialiser massivement en Chine l’opium produit dans leurs colonies en Inde, notamment en corrompant les fonctionnaires locaux. La dépendance et les ravages dans la population augmentent en flèche, et la balance commerciale s’inverse rapidement. Après une série de prohibitions inefficaces, l’Etat chinois parvient en 1839 à mettre un coup d’arrêt au trafic. Presque aussitôt, suite à un lobbying de centaines de compagnies commerciales, le Royaume-Uni déclare la guerre à la Chine, au nom de la liberté de commerce. C’est la première guerre de l’opium. En 1842, la Chine cède et signe le traité de Nankin qui ouvre aux Européens de nouvelles possibilités commerciales dans un pays auquel ils n’avaient encore qu’un accès restreint. Ce traité ouvre quatre nouveaux ports au commerce et proclame la cession d’un territoire chinois à la Grande-Bretagne : l’île de Hong Kong. C’est à cette période que certaines des Triades chinoises abandonnent leur idéal inspiré des Bouddhistes patriotes oeuvrant pour la restauration des Ming : la fièvre européenne de l’argent et de la drogue les ont contaminées.

La Chine communiste : la disparition d’un idéal

Si les Européens et notamment les Anglais sont pour beaucoup dans la transformation des Sociétés secrètes chinoises en organisations criminelles, ils n’en sonnent, cependant pas le glas. Certaines Triades restent encore fidèles à leur idéal patriote. Et sont actives politiquement sur le terrain de l’émancipation du peuple chinois. Ainsi, elles jouent un rôle majeur dans la révolte des « Boxers » contre les 8 nations coloniales présentes en Chine et qui secoua le pays de 1899 à 1901. Ce nom, « Boxers », vient du fait que la Société secrète qui l’animait en grande partie avait pour nom « Poings de la justice et de la concorde » et avait pour emblème un poing fermé. Et parce que les observateurs occidentaux s’étonnaient de cette « boxe chinoise » pratiquée par les insurgés. « Une boxe chinoise » qui était, en réalité du Kung-Fu… un héritage de la lointaine « Triade des 5 Anciens ». Quelques années plus tard, en 1911, les triades participèrent à une révolte qui déboucha sur la défaite des Qing et la proclamation de la République de Chine. Son 1er Président, Sun Yat-sen, était lui-même un « 426 », un responsable de la sécurité et de la discipline, de la triade des Trois-Harmonies (voir shéma). Le dernier Président de la République Chinoise avant l’avènement des communistes, Tchang Kaï-chek, utilisa ses appuis au sein de la Bande Verte, une autre société secrète, pour éliminer les communistes de Shanghai… C’est là que réside l’interdiction des Triades par la Chine communiste : la même peur que celle qui anima 3 siècles plus tôt la dynastie Qing. Peut-être avec un autre succès : les Triades migrèrent alors à Singapour, Macao, Hong-Kong et partout ailleurs dans le monde.

La diaspora : l’opium comme idéal

L’émigration chinoise ne date, évidemment pas de la déclaration de la République Populaire de Chine de 1949. Même si elle débute durant le haut moyen-âge pour un petit nombre d’individus, elle s’intensifie au milieu du XIXème siècle lorsque les colonisateurs européen et japonais entreprennent de dépecer la Chine provoquant une effroyable misère. Entre 1840 et 1900, un million et demi de Chinois s’expatrient en Asie vers Singapour, mais aussi vers là où les attendent les plantations, les mines que veulent exploiter les Européens dans leurs empires coloniaux. Ils s’expatrient donc vers Java, la Birmanie, la Malaisie. Enfin, à la suite de la signature en 1848 du traité de Burlingame entre la Chine et les États-Unis, la Chine accepte de lever les restrictions à l’émigration, favorisant ainsi l’installation d’une diaspora en Californie. Cette communauté chinoise participe à la fiévreuse aventure qui secoue en 1849 la côte ouest des Etats-Unis : la Ruée vers l’Or provoquée par la découverte par John Sutter – par ailleurs le personnage principal d’un fantastique roman : L’Or de Blaise Cendrars – du métal précieux dans l’eau qui actionne la scierie qu’il possède en Californie. Des milliers de Chinois se mettent à creuser, à tamiser, à casser de la roche. Certains sont chanceux et la nouvelle de leur bonne fortune se répand au pays déclenchant un afflux supplémentaire d’immigrés en Californie. Pour accueillir ces nouveaux immigrants un peu déboussolés par la rudesse du pays et par ces langues qu’ils ne connaissent pas – à l’époque on parle espagnol en Californie, qui jusqu’en 1847 appartenait au Mexique, mais aussi allemand, russe, anglais – se créent des « Tong House », des maisons d’accueil qui se chargent de leur trouver un logement, du travail. Ces « Tong Houses » sont les héritières directes de la Société de la Terre et du Paradis ou « Hongmen », cette société secrète du XVIIIème siècle qui professe un idéal nationaliste chinois. Mais ces « Tong Houses » ont des liens avec des Triades moins irréprochables. Lorsqu’en 1855 s’achève la Ruée vers l’or, lorsque les filons s’épuisent ce sont des dizaines de milliers de Chinois qui vont travailler à la pose des rails lors de la construction du Chemin de Fer américain. Un travail extrêmement pénible qu’on aime à oublier, allongé, fumant une pipe d’opium. Un opium acheminé par les Triades en lien avec les « Tong Houses ». Ces « Tong Houses » seront les ferments des dizaines de gangs ultraviolents qui vont ensanglanter la côte ouest à partir des années 1970. Partout dans le monde où s’implentera une communauté chinoise, des « Tong Houses » similaires auront le même rôle vis à vis de la naissance et le développement d’un « Dragon ».

 

Structure Hiérarchique d’une Triade:

(1er niveau) 489 Le Maître de la Montagne aussi appelé la Tête du Dragon : le « Parrain »

(2ème niveau) 438 Le Maître adjoint de la Montagne : le « conseiller » du « Parrain »

(2ème niveau) 438 Le Maître des Encens : responsable du recrutement et des rituels d’incorporation dans la Triade (2ème niveau) 438 L’Avant-Garde : responsable des opérations (3ème niveau) 415 L’Eventail de Papier Blanc : responsable de l’Administration et des Finances

(3ème niveau) 426 Le Bâton Rouge : responsable de la sécurité et de la discipline

(3ème niveau) 432 La Sandale de Paille : responsable des liaisons et des communications

(4ème niveau) 49 Les « 49 » : membres ordinaires

(4ème niveau) Les Lanternes Bleues : membres non-initiés

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Série été : les Mafias du Monde (3/5). Mafia russe, la peur qui venait du froid

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Il y a 7 ans on découvrait grâce à un brillant film réalisé par David Cronenberg une nouvelle réalité sociale. Ce film, c’était « Les promesses de l’Ombre » et il nous jetait à la face l’existence bien réelle d’une Mafia aussi froide et rigide que sauvage et cruelle : celle qui nous provient de derrière le Rideau de Fer. Avec au programme une discipline qui rappelait l’Armée Rouge, une technique de persuasion qui fleurait bon le KGB, un équipement qui sentait l’armurerie soviétique et des manières qui évoquaient celles des soldats russes avec les populations allemandes lors de la reconquête du Front de l’Est durant la « Grande Guerre Patriotique ». Bref du grand frisson d’horreur. Et un frisson qui nous vient tout droit de la peur diffuse qu’inspirait diffuse durant la Guerre Froide le Grand Méchant Ours Soviétique.

Sur les ruines d’un Empire

Et ce n’est pas un hasard. Lorsque Gorbatchev, celui qui sera le dernier dirigeant de l’Union Soviétique, déclare la « Perestroïka » en 1985 il sème alors involontairement les premières graines de ce qui sera quelques années plus tard la Mafia Russe. La Russie a de tous temps été un pays à forte réalité pénitentiaire. L’Union Soviétique avec ces centaines de Goulags et ces millions de prisonniers morts en captivité en est une illustration radicale. Actuellement, la Russie occupe la 2ème place des pays du monde qui enferme le plus ses citoyens. On estime qu’en Russie, un homme sur quatre a fait de la prison. Une chanson populaire du terroir Russe porte un titre évocateur : « La moitié du pays est sous les verrous, l’autre moitié attend son tour ». Bref lorsqu’on annonce la « Perestroïka » en 1985, ça carbure sec dans les méninges de milliers de prisonniers : ils savent qu’avant la « reconstruction » (perestroïka en russe), vient la démolition. Ces milliers de prisonniers savent que « démolir », c’est leur spécialité. Et ils présentent autre chose : s’il faut « reconstruire un système », cela veut dire que c’est toute la société soviétique qui va se relâcher : les gardiens de prison, l’Armée, le KGB… la discipline. Ceux qui deviendront les chefs mafieux de demain se frottent alors les mains et rêvent aux potentielles opportunités de « coups » à faire dans leur cellule. Mais il n’y a pas qu’eux.

L’honnêteté ne paie pas

C’est sans doute unique au monde. Lorsque sonne l’heure de la « Perestroïka », c’est un pan considérable de la société soviétique qui se frottent les mains. Ca ne se limite pas qu’aux « bandits ». Pour une raison bien simple : malgré la Propagande, le bonheur de « l’homme nouveau soviétique » n’est pas à son zénith. Loin s’en faut. Et beaucoup rêve à cet occident, « décadent » peut-être, mais qui offre un confort matériel et une liberté que beaucoup envie. Surtout ceux qui ont pu le côtoyer. C’est à dire, en général, l’élite de la société soviétique qui a pu se rendre « à l’Ouest » pour un voyage d’étude, une conférence universitaire, un symposium scientifique… c’est ainsi qu’il se crée parmi la société civil « honnête » de l’époque des tas de questionnements, des tas de réflexions. « Moi qui suis général d’une base militaire abritant 25 têtes nucléaires, qu’adviendrait-il, si au cours d’un inventaire, on ne trouvait que 24 de ces têtes ? ». « Moi qui suis chercheur en informatique, combien me rapporteraient 1000 ordinateurs américains que j’écoulerais dans un marché qui n’en comporte aucun ? ». La société civile soviétique cogite. Pas toute. Mais une toute grosse partie. Et c’est presque toute une société qui pense à se dépecer elle-même. Naissent alors, les premiers gangs et les 1ères Mafias.

La « protection », l’autre nom du racket.

Une des 1ères mesures de la Perestroïkas est de permettre aux citoyens de fonder leur propre entreprise. Cela a pour conséquence immédiate de voir se créer des milliers voire des millions de petits commerces, pour la plupart des échoppes vendant tout et n’importe quoi au sein de marché organisé dans des lieux publics. Un des plus grands marchés d’Union Soviétique a lieu à Riga, la capitale de la République soviétique de Lettonie. C’est là que va apparaître, en premier, dans les dernières années de la décennie ’80, des gangs qui proposent aux commerçants une « protection ». Protection contre qui, contre quoi ? Nul ne sait. Mais gare à ceux qui la refusent. Dans de nombreux cas les menaces physiques suffisent à convaincre les récalcitrants. Dans certains cas, un clou planté dans le genou du commerçant est nécessaire. Pour les cas de résistance plus sérieux, un nouvelle technique argumentaire voit bientôt le jour. Des gangs « engagent » des SDF, nombreux, dans cette société en mue. On les lave, on les nourrit, on les habille avec des costumes sur-mesure. On leur dit que tout ce qu’ils ont à faire c’est de dire « non » quand on leur pose une question. Lorsqu’un commerçant est particulièrement rétif à payer une protection, un gang amène un de ces SDF devant lui, et lui dit « Alors tu vas payer ? ». Comme prévu, le SDF refuse. C’est alors qu’on lui découpe la tête. Un argumentaire qui fait recette.

« Voleurs dans la loi »

Ces gangs constituent bientôt des Mafias qui agissent selon les règles des « vori v zakone », des « voleurs dans la loi ». Dans la société tsariste de la Russie d’avant la Révolution russe 1917, une caste de voleurs régnait sur le monde du crime organisé. Structurée autour d’une organisation fortement hiérarchisée avec un Parrain, un « Brigadier » (le conseiller du Parrain), cette caste prélevait sur chaque coup perpétré par l’un de ses membres un pourcentage qui alimentait une caisse commune. Cette caisse servait à aider le voleur en cas de coup dur : procès, prison, cavale. Fin des années ’80, ce sont des dizaines de Mafias organisée selon cette structure qui sont opérationnelles sur le territoire soviétique. Ses membres sont reconnaissables aux tatouages qui décrivent leur spécialité, leur passé, leur grade au sein du Crime organisé, le nombre d’années passées en prison. Cette carte d’identité, imprimée à même la peau, permet à chacun de réagir de la manière qui convient derrière les barreaux. Un semblant d’ordre, dans un monde en plein chaos. Une organisation efficace et rentable : fin ’80 la caisse commune d’une de ces Mafias de « voleurs dans la loi » s’élevait à… 4 milliards de dollars.

La fin de l’URSS : le rêve vire au cauchemar

La fin formelle de l’Union Soviétique de ’90 et ’91 représente pour le pan « honnête » de la société russe soit un rêve soit un cauchemar. Dépendant des aspirations et des croyances de chacun. C’est pareil pour le pan « obscur », criminel ou mafieux de cette société. A une nuance près : le « rêve » se transformera 3 ou 4 années plus tard en cauchemar. En cause ? La privatisation des biens de l’Etat. Si dans un 1er temps, elle fait les affaires de beaucoup – 4000 entreprises appartiennent en 1992 à des groupes mafieux – elle provoque vite une anarchie quasi généralisée. D’abord, les forces de Police s’organisent en véritables gangs tout aussi cruels que ceux qu’ils sont censés pourchasser. Certains « sondages » – dont on ne peut garantir la fiabilité – existent. Ils suggèrent que 75% voire 85% des Russes font plus confiance, ces années-là, aux bandits qu’au Ministère de l’Intérieur. Ensuite, la multiplicité des opportunités de « business » fait qu’en 1995 la société russe est dominée par 600 mafias et 4300 gangs ! Les « chotkas » (conférence au sommet) entre Parrains ne suffisent plus. Il y a trop de requins dans un même aquarium. Le milieu des années ’90 sera le théâtre d’une véritable guerre civile sous-terraine. Plusieurs milliers de parrains, de chefs de bandes et d’entrepreneurs véreux sont assassinés. On ne compte même pas les morts parmi les soldats de base du crime. Des images insoutenables d’hommes entièrement brûlés hurlant dans les décombres de leur voiture ou de leur maison percolent sur les télévisions occidentales. Les Russes font peur.

Israël ou la Terre promise

Les Russes font peur au monde entier : c’est pourquoi les visas se délivrent de moins en moins pour eux, limitant les déplacement à l’étranger de tous. Du coup, beaucoup de mafieux se découvrent des origines juives ou trouvent les juives les plus irrésistibles des épouses : les passeports israéliens sont mieux vus des autorités consulaires du monde entier. Des milliers de ces « Juifs russes » trouvent en Israël de quoi se faire une virginité à bon prix. Et puis les choses se tassent : fin des années ’90 la guerre s’apaise. Ceux qui ont survécu veulent investir leur argent dans l’économie normale et se ranger des voitures. Ironiquement, un des premiers investissements de ces entrepreneurs en quête de respectabilité se fera dans la construction et la gestion de parking payant. Mais à l’époque, beaucoup d’automobilistes rechignent à utiliser ces nouvelles infrastructures. Problème de marketing, de prix, de besoin ? Peu importe. On reviendra, un temps aux bonnes vieilles méthodes : quelques vitres opportunément brisées convaincront un « marché » pas tout à fait mûr…

Des « Voleurs dans la loi » qui la votent

Le 21ème siècle est celui de l’embourgeoisement pour les chefs mafieux. On a ses bonnes œuvres, qui une Eglise orthodoxe dont il faut redorer la Coupole, qui une «école pour jeunes délinquants ou un Club de sport. D’autres choisissent une charité un peu plus intéressée. Ainsi les partis, les députés de la Douma, les maires de grande agglomération se verront gratifier de supports financiers et logistiques fort appréciables. Certains mafieux se font même élire directement. Il est vrai qu’en Russie la frontière entre le pouvoir et le Crime organisé, est, au moins depuis la Chute du Mur de Berlin très perméable. Bien sûr, il y a des exemples comme celui de Viktor Bout qui oppose un démenti à l’impression, qu’en Russie, pouvoir et mafia font bon ménage. Quoique. Viktor Bout est ce commandant du KGB, polyglotte, il parle 10 langues dont le français, le farsi et le zoulou, qui par ses contacts sur toutes les zones chaudes du monde, la logistique et le transport et les armureries soviétiques deviendra, un temps, le plus important trafiquant d’armes du monde. Il posséda la plus grande flotte d’avions privée du monde : 60 moyens et gros porteurs. C’est lui qui inspira le personnage principal de « Lord of War » incarné par Nicolas Cage. Il purge une peine de 25 ans  de prison aux Etats-Unis. Au grand dam des autorités russes qui jurent la main sur la croix orthodoxe l’innocence de leur citoyen. De quoi alimenter l’impression d’une forme de sympathie voire de collusion. Pour résumer l’état actuel de la Mafia en Russie, on peut citer un ancien dirigeant d’Interpol : « L’époque des parrains est aujourd’hui révolue : c’est désormais à la Justice de leur pays qu’ils demandent de défendre leurs biens et leur honneur ».

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Série été : les Mafias du Monde (2/5). Mafia made in the USA : comme un parfum d’Italie

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C’était au temps où il fallait 40 jours pour traverser l’Atlantique, c’était au temps où avec 123 000 habitants, New York devenait, devant Philadelphie,  le plus grande ville des Etats-Unis : des centaines d’immigrés y débarque chaque semaine dans son port pas encore illuminé par la flamme de la Statue de la Liberté. C’était au temps où un homme, en mangeant un panier de ce qu’on considère alors comme des plantes ornementales, prouve, devant des centaines de personnes venues le voir mourir, que les tomates ne sont pas vénéneuses. Nous sommes en 1820. La bateau à vapeur remplacera bientôt le voilier et permettra l’accélération de l’arrivée, en provenance du monde entier, de candidats au rêve américain. Ils sont, pour l’heure, majoritairement Irlandais, Allemands et Anglais. Mais il y a des Juifs Ashkénazes, des Russes, des Polonais, des Français, quelques Italiens, quelques Scandinaves… Pour la plupart pauvres et démunis, ces immigrés deviennent des proies pour des exploiteurs locaux qui leur font payer des loyers exorbitants et les embauchent pour des salaires dérisoires. C’est dans ce contexte que naisse une association informelle qui se charge de protéger et de recruter les immigrants irlandais fraichement débarqués.

Les « Five Points » : le point zéro du Crime

L’association deviendra un gang : les « 40 thieves », le gang des 40 voleurs, qui croîtra et terrorisera les « Five Points », le sud de Manhattan, le quartier de le plus dangereux et le plus violent de New York. Au cours des décennies suivantes, d’autres gangs se formeront sur une même base ethnique. Ainsi à Manhattan naîtront au cours du 19ème siècle : les Roach Guards (Irlandais), les Bowery Boys (natifs des USA), les Dead Rabbits (Irlandais), le Batavia Street Gang (Europe de l’Est), le Baxter Street Dudes (adolescents), le Charlon Street Gang mené par l’Irlandaise Sadie la chèvre, les Whyos (Irlandais également), le Eastman Gang (Juifs). Ces gangs domineront la vie criminelle New-Yorkaise et ses extensions régionales jusque la fin du XIXème siècle. L’essor économique et démographique des États-Unis au cours de cette période offre de nombreuses occasions de trafic et l’étendue du territoire et des libertés permettent une marge de manœuvre bien plus importante et des espoirs de gain bien plus considérables que sur le Vieux continent. L’essor du crime organisé aux États-Unis est d’une certaine manière indissociable de la construction de l’American Dream. Un rêve américain qui enflammera bientôt une autre nationalité…

Les oubliés de la Révolution Industrielle

Les 30 dernières années du XIXème siècle ont été très difficiles pour la population italienne. L’Italie, à peine unifiée, souffre d’un grand retard dans son développement économique. Une sécheresse, une récolte moins bonne, des intempéries trop nombreuses et c’est autant de candidats à l’immigration. Certains choisissent la France, d’autres la Belgique. D’autres encore se pressent dans les cabines et sur les ponts des bateaux en partance vers les Etats-Unis. Fin des années 1880, une terrible crise immobilière frappera la péninsule italienne et sonnera le début de l’exode massif des populations transalpines. C’est curieusement en Louisiane, une région traditionnellement rebelle à l’autorité – faut-il y voir un lien  ? -  que les Italiens et particulièrement les Siciliens s’installent. Parmi ces Siciliens, certains sont déjà affiliés à Cosa Nostra et, c’est tout naturellement que ceux-ci renouent, sur le sol américain, le même type de liens. Dédaignés par la population franco-anglaise bien établie, ils ne tardent pas à s’organiser en bandes et il est communément admis que ce fut à La Nouvelle-Orléans que la Mafia sicilienne s’implanta pour la première fois aux États-Unis, avant d’essaimer dans les autres grandes villes américaines à la fin du XIXème siècle. Mais pour l’heure, nous sommes en 1891, et un jeune homme de 15 ans débarque à New York du Steamer qui l’amène de Sicile. Son nom est : Paolo Antonio Vaccarelli. Et c’est le Peter Minuit du Crime, celui qui « découvre » New York pour en faire sa chose, sa « Cosa ».

Boxe, gym et bordel

Le jeune Sicilien ne sait que faire de ses dix doigts, mais lorsqu’il les ferme, il a dans les mains de quoi pratiquer le passe-temps le plus en vogue et le plus rentable du sud de Manhattan, toujours majoritairement irlandais : la Boxe. Et pour attirer plus de public – donc plus de paris, donc plus d’argent lors de ses combats – il change de nom et devient « Paul Kelly ». Kelly est costaud et bon boxeur et avec l’argent qu’il remporte lors des combats, il ouvre des maisons de passe à l’Est de Bowery et ouvre des Clubs de Sports qui deviendront les façades derrière lesquelles il gérera des activités criminelles. Ses Clubs s’implantent de plus en plus et domineront de vastes territoires parmi lesquels on retrouve le fameux quartier irlandais de « Five Points ». La consonance de son nom d’emprunt n’y est sans doute pas pour rien. Et la personnalité de l’homme y est pour beaucoup : en plus d’être un redoutable combattant, Kelly est remarquablement intelligent, c’est un homme raffiné, cultivé et qui parle couramment anglais, italien, français, espagnol. Observateur et intuitif, il recrutera dans son gang un personnel « de qualité » : Al Capone, Lucky Luciano, Meyer Lansky, Bugsy Siegel ; des individualités qui deviendront bientôt des superstars du crime organisé.

De gang à Mafia

Même si les gangs américains sont devenus de plus en plus contrôlés par des Italiens, des Siciliens (et quelques Juifs aussi) ce ne sont toujours que des gangs. Pas une Mafia et encore moins une Mafia sicilienne. Pour plusieurs raisons : tout d’abord pour faire partie de Cosa Nostra, il faut être sicilien. Ensuite pour être une Mafia, il faut qu’une organisation criminelle répondent à certains critères. Critères qui ne seront en vigueur que lorsque le 1er Parrain de la Cosa Nostra, Don Vito Ferro, débarque en 1903 de Sicile et implante dans les gangs siciliens de New York puis peu à peu – par contagion – dans les gangs new yorkais d’autres nationalité la même organisation que sa Cosa Nostra : un chef – un conseiller – des sous chefs – des capitaines (capo) – des soldats (affranchis) – des associés. Et certaines autres caractéristiques : le « pizzu » (le racket par petite somme), la solidarité entre les membres, la discipline, le partage de territoire, la loi du silence… De sorte que la Mafia américaine naît peu à peu dans les années 1910-1920 à mesure de la mue des gangs en organisations qui prennent comme modèle la Cosa Nostra. Il y a autant de Mafias américaines qu’il y a d’ethnies de gang : la Mafia américano-sicilienne, irlandaise, napolitaine, juive, russe etc.

Prohibition : le pain béni

Ces années 1920 sont donc décisives pour la Mafia américaine : elle se professionnalise, elle s’organise, elle s’étend. Les « héritiers » de Paul Kelly, notamment, s’en charge : Al Capone part à Chicago la faire prospérer,  Lucky Luciano reste à New York et tisse des liens « commerciaux » avec l’Irlande, l’Ecosse, les Caraïbes, le brillant Meyer Lansky structure la Yiddish Connection (la Mafia juive) et la fait travailler avec les Mafias sicilienne et italienne, Bugsy Siegel s’apprête à étendre la Yiddish Connection appelée également la Khosher Nostra sur la Côte Ouest… Pour l’heure ce qui donne un coup de fouet au Crime Organisé c’est la Prohibition. En janvier 1920, tous les alcools, de la bière au whisky en passant par le vin, sont bannis des magasins, des bars et et des restaurants. Mais bon nombre de citoyens américains ne souhaitent pas se passer d’alcool. Cette situation est une aubaine pour les gangsters, qui s’organisent en groupes de bootleggers (trafiquants d’alcool) pour satisfaire la demande. Une demande énorme. Un secteur gigantesque de l’économie américaine est pris en charge par les criminels : de la production à l’importation, du conditionnement à la distribution. Des marges monstrueuses. Des profits colossaux.

Murder Inc. et Syndicat du Crime

Nous sommes donc en 1930 et la fin de la Prohibition est proche. C’est une époque délicate pour la Mafia américaine. Les énormes profits générés par la contrebande d’alcool ont été investis dans de nombreuses activités plus ou moins légales, ces activités pouvant donner lieu à des frictions entre les différents groupes mafieux. La Cosa Nostra new-yorkaise joue un rôle prépondérant dans le paysage criminel. Elle est dominée par 2 familles : l’une est « conservatrice » et dirigée par Salvatore Maranzano, le bras droit de Don Vito Ferro, le 1er parrain sicilien, l’autre est « progressiste » et dirigée Joe Masseria et ouverte à des non-siciliens, son équipe inclue notamment Al Capone et Lucky Luciano. Une guerre éclate entre les 2 familles et c’est Maranzano qui gagne la partie, dans un 1er temps, en faisant assassiner Masseria. Maranzano devient capo di tutti capi (chef de tous les chefs) et nomme les chefs des cinq familles de New York : Lucky Luciano (future famille Genovese), Joe Profaci (future famille Colombo), Gaetano Gagliano (future famille Lucchese) et Vincent Mangano (future famille Gambino). Cette organisation est toujours en vigueur aujourd’hui. Mais le goût immodéré pour la tradition et l’antisémitisme de Maranzano déplaisent aux jeunes mafieux ambitieux menés par Lucky Luciano qui souhaite travailler avec des comparses juifs tels que Meyer Lansky ou Bugsy Siegel. La jeune génération se débarrasse donc en septembre 1931 de leurs aînés : entre 40 et 90 tenants de la tradition furent tués le même jour. Lucky Luciano et son ami et, dorénavant, conseiller Meyer Lansky ont les mains libres pour imposer leur vision : il faut gérer le Crime comme on gère un pays, en le gouvernant. Ils créent alors le « Syndicat national du crime » : une assemblée qui réunit tous les chefs de toutes les mafias implantées aux Etats-Unis.  On se partage, alors entre Siciliens, Napolitains, juifs, Irlandais ou Anglais les territoires et les profits respectifs. Une pratique sporadiquement renouvelée par la suite, probablement jusqu’à nos jours.

Organisation inchangée, autres activités, autres concurrents

C’est sur cette base, une forme de gouvernement du crime, qu’au cours des décennies suivantes, les différentes mafias américaines se sont partagées d’autres secteurs d’activités : le trafic de drogues avec la French Connection et la Pizza Connection mais aussi le racket de l’Industrie du Cinéma hollywoodien, les Casinos – Las Vegas a été construite par le Syndicat du Crime et protégée par son bras armée la Murder Incorpored -, l’industrie porno (« Deep Throat », l’un des 1er films pornographiques à grande diffusion a été financé par la famille Colombo), le blanchiment d’argent. Le Syndicat du Crime, représentant les Mafias historiques américaines, négocie depuis plus de trente ans avec les nouvelles mafias implantées sur le sol américain: la mafia russe, les yakuzas, les triades chinoises, les cartels de la drogue colombiens ou mexicains, les maras d’Amérique centrale, les yardies jamaïcains, la mafia albanaise… Le Syndicat du Crime de Lucky Luciano s’est, avec la mondialisation, mué en une espèce d’OMC, une organisation mondiale du crime…

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Série été : les Mafias du Monde (1/5). ‘Cosa Nostra’ : la mère de toutes les mafias

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Si la Mafia sicilienne, donna naissance à l’archétype romanesque et cinématographique de la Mafia, elle n’en reste pas moins une réalité actuelle nocive et active qui lui vaut toujours cet inquiétant surnom : la Pieuvre.

Une pieuvre double son poids tous les 3 mois, une pieuvre disparaît de la vue de ses assaillants en projetant une encre noire, s’ils sont coupés les bras d’une pieuvre repoussent… L’utilisation de la pieuvre comme métaphore pour décrire la Mafia sicilienne fonctionne mais a une limite : les poulpes meurent, la Mafia sicilienne pas. La pieuvre n’a pas d’âge, la pieuvre n’a pas de nom. Une date résume bien cette organisation criminelle : 1963. C’est en octobre de cette année là que pour la 1ère fois a été révélé publiquement le nom de la Mafia sicilienne. Ce nom, c’est ‘Cosa Nostra’. Il aura donc fallu des centaines d’années pour que la Justice soit simplement informée du nom de l’organisation criminelle ! Et c’est un mafieux américain d’origine italienne qui brisa l’omerta – la loi du silence en sicilien. Parce qu’un Capo di tutti i capi, un chef de tous les chefs, terme connu seulement depuis 1950 qui désigne le chef suprême de Cosa Nostra, lui avait donné un « baiser de la mort ». Ce geste, Il bacio della morte, pratiqué sur les membres d’une famille suspectés de trahison et dont l’exécution a été décidée, a révélé le nom de la pieuvre… Quand le Parrain Genovese embrassa Joseph Valachi, celui-ci, pour se protéger, n’eut d’autre choix que celui de se confier au FBI et de raconter toute l’histoire…

La domination espagnole : les gènes de la Pieuvre

Une histoire qui commencerait à l’époque de la Renaissance, au 15ème siècle. A l’époque, la Sicile est sous la domination espagnole. Comme tout le sud de l’Italie qui verra d’ailleurs naître – ce n’est sans doute pas une coïncidence – toute sorte de « mafia » (cfr encadré) ce dernier terme décrivant une organisation criminelle où règnent certaines règles régies par un code. A cette époque, la Sicile est, donc, une terre d’exploitation, où le pouvoir économique est concentré dans les mains de grands propriétaires terriens : les « latifondisti ». Ces propriétaires espagnols pour la plupart possèdent d’immenses domaines et confient les travaux agricoles à des paysans dont la condition est proche de celle des serfs.  Leurs conditions de vie sont pitoyables. Le pouvoir de ces latifondisti espagnols est perçu comme une force hostile et ennemie. Et la notion d’État protecteur et régulateur demeure une notion abstraite pour une population qui endure les mauvais traitements, la misère, ainsi qu’un sentiment d’isolement, provoquant le rejet de toute autorité et une méfiance permanente. Dans ce contexte, la mafia composée au départ de paysans chassés de leur terre et s’étant regroupés pour former des groupes de brigands est perçue d’une toute autre manière. En son sein, il y règne des lois, un code de l’honneur, des serments de sang, des châtiments, une Justice. Elle paraît bien plus structurée, bien plus juste que ces propriétaires étrangers qui traitent la population comme du bétail. La mafia va profiter de ce mécontentement généralisé dans toute l’île pour se proposer comme une alternative locale à la carence d’un Etat absent et commence à défendre le peuple contre les exploitants étrangers. Elle interviendra de façon violente et féroce contre ceux-ci et leurs abus. Un pacte se crée dans le silence (l’omertà) entre la mafia et la population sicilienne. Parce qu’initialement, la « Cosa Nostra » défendait les faibles contre le fort. Fantasme ou réalité ? En tous les cas ce qui est sûr c’est que pendant des siècles, une organisation « parallèle» a pris le relais de l’autorité légale de l’île – des colonisateurs qui se succèdent – pour y faire régner un semblant de justice.

L’unification italienne : les muscles de la Pieuvre

Le milieu du 19ème siècle est une période tout à fait particulière pour les territoires italiens. Garibaldi, un marin fasciné par la Rome antique rêve d’unité nationale et popularise par ses actions et ses discours le concept de patrie italienne une et indivisible. L’Italie de l’époque se compose d’une multitude de petites principautés, de petits royaumes indépendants les uns des autres. Cette unification italienne, voulue et popularisée par Garibaldi inclût également la Sicile qui fait partie désormais du Royaume d’Italie. Mais cette unification est très moyennement acceptée par les Siciliens. Lorsqu’en 1861 le nouveau royaume d’Italie souhaite imposer le service militaire, la mafia prendra une toute autre envergure :  elle recrutera dans ses rangs les nombreux insoumis qui avaient fui dans le maquis. Le gouvernement central italien sous-évalue ce phénomène et ne lance aucune action contre la densification de la pieuvre. De sorte que celle-ci pénètre les différentes strates sociales. Peu à peu des accords naissent entre politiciens et mafieux locaux, permettant ainsi la gestion de la perception des taxes, la possibilité d’exercer une influence sur les finances des communes et sur les forces policières en conditionnant les enquêtes en échange d’un consensus électoral des populations. Cette pénétration au sein des stuctures légales a contribué à légitimer encore davantage le phénomène mafieux aux yeux des Siciliens. D’abord une bande de paysans sans terre, puis un groupe de justiciers, ensuite des groupements de brigands, la Mafia est désormais une institution.

Le 1er parrain : l’architecte de la Pieuvre

Comme Garibaldi a changé la face de l’Italie, Vito Cascio Ferro va changer la face de la Cosa Nostra. Pour 3 raisons : nouvelles pratiques, nouvelle organisation, nouveaux territoires. Bien qu’illettré, Vito Ferro est vif et intelligent et apprend auprès de son épouse, une institutrice, à lire, écrire et compter. Surtout compter. Le nombre de commerçants, le nombre d’industriels, leur chiffre d’affaires… Il en vient à la conclusion qu’au lieu d’extorquer de grosses sommes et de risquer de mettre en faillite des activités économiques, ponctionner de petites sommes de manière régulière, afin de créer une rente, était bien plus efficace. Cette pratique, le « pizzu », littéralement « le bec », en référence à un oiseau qui « picore » de l’eau pour boire, va se généraliser de villes en villages, de familles en familles. « Ne ruinez pas les gens avec des demandes d’argent absurdes. Offrez plutôt votre protection. Aidez-les à faire prospérer leur affaire, et non seulement ils seront heureux de payer le pizzu, mais en plus ils vous baiseront la main de gratitude » prêche Vito Cascio Ferro auprès de tous les chefs de clan. Ce bon sens, et l’autorité naturelle dont il est doté font bientôt de lui un « Capo di tutti i capi ; un chef de tous les chefs ». On l’appelle désormais « Don Vito » et « Don Vito » fût recruté vers 1880 par le chef de la Mafia de Corléone. « Don Vito Corléone » est le nom du chef mafieux qu’incarnera à l’écran Marlo Brando dans le « Parrain », un film qui demeure un monument en la matière. En plus d’avoir révolutionné la pratique et d’avoir structuré la hiérarchie, Vito Ferro, inquiété pour un enlèvement par la Police sicilienne, qui n’est pas, toute entière, acquise à la « Cosa Nostra», va faire quelque chose qui aura de très fortes répercussions : il va fuir aux Etats-Unis. Et y importera ses idées, ses pratiques, ses structures (voir le prochain épisode de notre série : « La Mafia américaine »). Vito Ferro séjournera 2 années et demie à New York puis reviendra en Sicile où quelques années plus tard il se cassera les dents. Ou le bec dont une pieuvre est pourvue…

Mussolini : L’agonie de la Pieuvre

Car dans les années ’20 en Italie, croît et embellit une autre organisation aux idées radicales et aux méthodes musclées : les « Fasci italiani di combattimento », les « faisceaux italiens de combat » en d’autres mots : les fascistes. Ceux-ci, menés par Bénito Mussolini, prennent le pouvoir en 1922. En mai 1924, Mussolini se rend en Sicile. Durant sa visite, se passera un événement qui coutera, in fine, sa liberté et sa vie à Vito Ferro. Le dictateur italien traverse Piana dei Greci, où il est reçu par le maire – et chef de la mafia locale – Francesco Cuccia. Celui-ci s’étonne de l’escorte policière qui accompagne Mussolini, et lui chuchote à l’oreille: « Vous êtes avec moi, vous êtes sous ma protection. Pourquoi avez vous besoin de tous ces flics ? ». Lorsque Mussolini rejeta son offre, Cuccia donna le mot d’ordre aux villageois de ne pas assister aux discours de Mussolini. Celui-ci se sentit humilié et outragé. Humilier un dictateur, voilà qui est bien imprudent. Lorsque Mussolini quelque mois plus tard réussit à établir fermement son pouvoir sur la société italienne, il nomma Cesare Mori au poste de préfet de Palerme en octobre 1925 et lui accorda des pouvoirs spéciaux. Le « Préfet de Fer » constitua une armée de policiers, de carabiniers et de miliciens fascistes. Et entreprit le plus vaste coup de filet que la Mafia eût jamais à subir. Pour contraindre les suspects à se rendre, ils prennent leur famille en otage, vendent leurs biens ou font publiquement abattre leur bétail. En 1928, plus de 11 000 suspects sont arrêtés. Les confessions sont parfois extorquées sous la torture et les coups. Plus de 1 200 mafiosi furent condamnés et emprisonnés. Certains mafieux coopérèrent volontairement avec les procureurs afin d’obtenir une protection. Pas Don Vito : le 27 juin 1930, il est condamné à une peine de prison à perpétuité pour une vieille affaire de meurtre. En 1943, , Vito Ferro mourra, probablement de déshydratation à l’âge de 81 ans, abandonné dans sa cellule pas ses geôliers qui fuyaient les Alliés débarqués en Sicile.

Les Etats-Unis: la renaissance de la Pieuvre

Paradoxalement, ce sont ces mêmes Alliés et particulièrement les Etats-Unis qui seront à l’origine de la repousse des tentacules de ‘Cosa Nostra’. Parce que les services de renseignements alliés s’appuieront sur les clans mafieux survivants de l’ère Mussolini pour organiser le débarquement allié en Sicile de 1943. La Mafia signalera les positions de l’Armée allemande et des soldats fascistes et facilitera l’avancée de l’Armée américaine sur les territoires qu’elle contrôle. Cette collaboration leur assurera une certaine bienveillance. Une bienveillance qui s’étendra jusqu’aux Etats Unis eux-mêmes où ‘Cosa Nostra’ pourra revivre, un temps, un nouvel âge d’or…

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Les différentes Mafias italiennes

En Sicile : la Stidda. Son existence, a été révélée par un repenti de Cosa Nostra, Francesco Marino Mannoia, en 1989 lors de son interrogatoire par le célèbre juge Falcone. Ses effectifs totaux sont estimés à 5 000 membres, reconnaissables grâce à un tatouage de cinq points situé entre le pouce et l’index. Certains d’entre eux sont des transfuges de Cosa Nostra. Elle diffère de Cosa Nostra, car elle n’est pas centralisée : c’est une fédération d’organisations criminelles très locales qui se regroupent dans le seul but de faire du profit.

A Naples : la Camorra (« Rixe »). Aussi ancienne que ‘Cosa Nostra’. 5000 membres.

En Calabre : la Ndrangheta (« Héroïsme »). Fondée en 1860. 6000 membres répartis dans 136 familles. Actives dans 15 pays.

Dans les Pouilles : la Sacra Corona Unita (« la Couronne Sacrée Unie »). Fondée en 1981 par Pino Rogoli, un ancien membre de la Ndrangheta. 1500 membres répartis en 45 familles. Active dans 7 pays.

 

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UBS : le diable s’habille sur mesure

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La Banque suisse est encore sur le devant de la scène pour des pratiques douteuses ou illégales. Une habitude ? Non, une tradition. Parcours.

Il s’appelle Marcel Bruehwiler. Et jusqu’à ce mois de juin 2014, il avait toutes les apparences d’un cadre dirigeant bien sous tout rapport. Puissante voiture, manucure, costume 3 pièces. Patron suisse de la filiale belge d’UBS, on lui demandait son avis sur les marchés financiers, l’état d’esprit des détenteurs de fortune belges, les placements à faire. Il déclarait il y a encore quelques mois des phrases du style : «  Le retour vers la gestion discrétionnaire est une tendance très nette, qui marque clairement un retour de la confiance envers les banquiers ». Ou encore, il pérorait il y a 2 ans : «Nous avons tiré les leçons de la crise financière et des scandales à la fraude, UBS a renforcé ses mécanismes de contrôle et adapté ses activités de banque d’investissement à la gestion de patrimoine privé. Pour cela, nous avons installé dans 57 pays une représentation solide, capable de prendre en compte les spécificités de la population locale ». Les spécificités de la population locale… Vraiment ? Que voulait-il dire au juste le patron d’UBS Belgium ? Pensait-il à la disparition annoncée du refuge luxembourgeois pour toutes les fortunes belges en manque de clarté ? Pensait-il aux DLU (les régularisations fiscales permettant la réintégration d’argent « noir » en argent « clair » moyennant le paiement d’une amende de 6%) de 2012 et 2013 ? Pensait-il aux centaines de fortunes françaises qui choisirent d’élire domicile dans notre pays, soudain paré, à l’aune d’une élection présidentielle, d’atours irrésistibles ? Nul ne le sait. Mais on pourrait aisément faire un lien avec ce que lui reproche la Justice belge; des reproches actés par une inculpation ce 19 juin. Une inculpation ? Ah non, c’est un peu court, jeune homme! C’est un roc! C’est un pic! C’est un cap! Que dis-je, c’est un cap? C’est une péninsule! Voyez : « Organisation criminelle, blanchiment, exercice illégal de la profession d’intermédiaire financier et fraude fiscale grave organisée ». Cyrano de Bergerac, s’il avait été banquier chez UBS, aurait été jaloux ! Que reproche-t-on exactement à Marcel Bruehwiler ? La justice s’intéresse à certaines pratiques, dont le démarchage de clients fortunés, auxquels on proposait d’ouvrir des comptes offshore non déclarés en Suisse. « Les premiers éléments mettent en évidence une probable fuite organisée de grandes sommes d’argent afin que celles-ci échappent à l’imposition en Belgique » explique, en substance la porte-parole du parquet de Bruxelles. On ignore encore l’ampleur exacte de la fraude mais le parquet de Bruxelles l’estime déjà à plusieurs milliards d’euros. Ce qui n’empêche pas le porte-parole d’UBS de déclarer dans le même temps : « UBS conduit ses activités dans le respect total de la loi et des réglementations en vigueur. La banque ne tolère aucune activité ayant pour objectif de permettre à ses clients de contourner leurs obligations fiscales ». Dans l’affaire Marcel Bruehwiler, il y a présomption d’innocence, rappelons-le.

Mais devant les déclarations outragées de la Banque suisse, qui se drape dans ses plus beaux habits de probité vertueuse, rappelons également l’une ou l’autre activité de cette banque si respectueuse des lois.

« Notre style vestimentaire reflète souvent notre mode d’action »

Ainsi le « respect total » revendiqué par la Banque pourrait n’être que de façade. La façade, l’apparence… Les apparences, voilà un concept que maîtrise avec brio UBS. Selon le code vestimentaire – qui fait 44 pages – que la banque suisse distribua en 2010 à ses employés : les soutiens-gorge devaient être de couleur chair sous les chemisiers blancs, le port d’une ceinture de couleur noire était obligatoire en permanence, il était conseillé de changer une fois par jour de chaussures, seul le port de chaussettes noires sans motifs était autorisé, le port de la cravate UBS ou du foulard UBS était absolument impératif et il était fortement conseillé de ne pas manger d’oignions pendant la semaine. Car, toujours selon ce code, « notre style vestimentaire reflète souvent notre mode d’action ». Un mode d’action qui vaut en tous les cas à la Banque, d’être, outre en Belgique, poursuivie en France pour démarchage illicite de clients et accusée par le fisc allemand de complicité d’évasion fiscale. A ceux qui opposeraient à ces poursuites encore une fois la très opportune présomption d’innocence rappelons qu’en 2009 UBS a payé 780 millions de dollars à la justice américaine pour avoir aidé des contribuables américains à échapper au fisc, en dissimulant l’existence de comptes bancaires. Un mode d’action tiré à quatre épingles qui se prend, quand même, les pieds dans le tapis. Et ça ne date pas d’hier…

Uniforme rayé et étoile jaune

En janvier 1997, Christoph Meili, un gardien de nuit travaillant chez UBS, qui s’appelait alors « Union des Banques Suisses », constate dans certains bureaux, des allers et venues qui lui semblent suspectes. Bizarre, ces employés qui travaillent la nuit… En les observant discrètement, il se rend compte que ceux-ci sont en train de déchiqueter de vieux papiers, de mettre en pièce de vieux livres de compte. Sa curiosité piquée au vif, il parvient à sauver quelques volumes de ce qui semble être des archives nazies. Une loi votée un mois plus tôt par la Confédération Suisse interdit pourtant la destruction de telles archives. Suspectant un énorme scandale éthique, le jeune homme envoie ce qu’il est parvenu à sauver à une association juive. Qui identifie des comptes de victimes de la Shoah et des valeurs nazies toujours détenus par la Banque. UBS reconnaît alors « qu’elle a commis une erreur déplorable » mais maintient que ces documents n’ont rien à voir avec les victimes de la Shoah. Dans la foulée, elle suspendra Christoph Meili de ses fonctions et déposera plainte contre lui pour « violation du secret bancaire ». Christoph Meili s’enfuira, après avoir reçu des menaces de mort, avec sa famille aux Etats Unis où il obtiendra l’asile politique, une première pour un citoyen suisse. Le Congrès juif Mondial déposa plainte contre la Banque suisse alors l’objet de toute l’attention mondiale ; particulièrement celles des Etats-Unis et d’Israël. UBS confirma alors l’existence de nombreux comptes en déshérence appartenant à des juifs ayant péri dans les camps nazis et dont le contenu « n’était pas réclamé ». Pointons une fois de plus le fait qu’UBS jouait sur les apparences. Parce qu’en fait ces comptes étaient réclamés, pas par leur propriétaire bien sûr, mais bien par leurs descendants. Or selon le règlement interne d’UBS, ces réclamations de compte par les descendants de titulaire ne pouvaient être valides que si elles étaient accompagnées par la délivrance d’un certificat de décès. Voilà : pas de certificat, pas de compte ! Et tant pis si Auschwitz n’en délivrait pas! Le règlement, c’est le règlement. Un règlement et un secret bancaire qui permirent à la Banque de faire fructifier des centaines de millions de dollars qui ne lui appartenaient pas. UBS (avec Crédit Suisse) parvint finalement à un accord avec le Congrès mondial Juif et lui versa 1,25 milliards de dollars en dédommagement en 1998. Cerise sur le gâteau, en 2000, UBS a admis qu’elle avait exploité de la main d’œuvre provenant des camps de concentration nazis : elle possédait une cimenterie gérée par les SS non loin d’ Auschwitz… Les costumes Hugo Boss doivent figurer en bonne place dans la garde-robe des banquiers d’UBS ; Hugo Boss, le tailleur allemand qui créa l’uniforme noir à la tête de mort porté par les SS.

 

 

 

 

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